Tous les jours, vers 17 h, Pierre Kroll reçoit le programme du lendemain du Soir. Il travaille seul, dans le bureau de sa maison d'Angleur, et il n'aime pas qu'on le regarde faire. Vers 18 h, son dessin est parti. Personne ne lui impose le sujet. Cela fait quarante ans que ça dure, et ce jeudi 5 novembre à 14h30, il raconte le métier à Tournai.
Rendez-vous à la Maison de la culture de Tournai pour une conférence au titre sans détour : « Le dessin de presse, son histoire, les miens, son avenir ». L'entrée est à 7 €. Comme l'événement a lieu dans quelques heures, c'est une annonce plutôt qu'une chronique : de quoi décider d'y aller, ou de s'organiser pour y aller.
Qui est l'homme qui dessine ? Pierre Kroll est né en 1958 au Congo belge. Il est le neveu de l'architecte Lucien Kroll, et il a lui-même exercé le métier d'architecte avant de se consacrer au dessin : c'est lui qui a conçu sa maison d'Angleur. Il publie dans Le Soir depuis 1985 et signe aussi dans Ciné-Télé Revue. Au moment de son grand recueil de 2017, il avait déjà tiré plus de 18 000 dessins pour le quotidien.
Ce recueil s'appelle C'est très drôle et d'ailleurs c'est belge ! (éditions Les Arènes). Il rassemble plus de 1 000 dessins en forme d'abécédaire, et il fait la part belle à l'actualité française. Kroll y avoue ses tendresses de caricaturiste : Sarkozy, « un vrai personnage de BD », ou Macron, « pas facile à caricaturer car trop bel homme ». À la lettre F, on croise de Gaulle et le coq tricolore. Au début de sa carrière, il regardait du côté de Wolinski et de Cabu, et il se dit aussi imprégné par Reiser et Gotlieb.
La conférence suit un fil clair. Elle commence par présenter l'homme, puis explore l'art, l'histoire et les fonctions du dessin de presse. Viennent ensuite des exemples de sujets qui provoquent la controverse, qui sont devenus dangereux ou qui font débat. Elle se termine sur les défis actuels du métier : les réseaux sociaux, la censure et l'intelligence artificielle, que le programme décrit comme une menace pour cette forme d'expression.
Sur le côté dangereux, Kroll a déjà donné son point de vue. Avant l'attentat contre Charlie Hebdo et la polémique des caricatures de Mahomet, expliquait-il, dessiner l'actualité était sans danger. L'attentat a surtout mis en lumière, dit-il, un métier jusque-là discret. Il affirme n'avoir jamais dessiné le prophète et ne pas vouloir commencer. Ce genre de franchise, face à une salle, vaut qu'on l'entende de vive voix.
Il y a aussi la question de la place dans les médias. Pendant 35 ans, Kroll a été l'invité de la télévision publique belge, où il dessinait en direct dans les débats. Cette collaboration s'est arrêtée en 2021. Il a dit à l'époque qu'il continuerait à dessiner et qu'il ne fermait « aucune porte ». Quant à la relève, il avoue ne connaître aucun jeune qui veuille devenir dessinateur de presse : un sujet de plus pour l'après-midi tournaisien.
L'homme sait aussi prendre ses distances avec son propre travail. Il se décrit volontiers comme un « fou du roi », et il ne considère pas ses dessins comme des éditoriaux. Le critique Christophe Berti l'a appelé « documentaliste du présent » : en quarante ans de dessins quotidiens, ses feuilles forment en effet une chronique à l'encre de la vie politique et sociale belge, avec l'humour comme manière de la lire. Sur Facebook, il compte quelque 200 000 « amis », mais il publie très peu et ne répond pas aux réactions : le dessin parle à sa place.
Il n'aime pas non plus se mettre en scène. Chaque année, pour sa propre rétrospective, il retient entre 200 et 300 dessins, en privilégiant parfois les plus anecdotiques. En 2024, le Grand Curtius de Liège lui a consacré une exposition d'environ 150 dessins, qu'il présentait comme une « playlist » plutôt que comme une rétrospective. Il en a laissé l'organisation à deux amis graphistes, Marc Dausimont, qui a fouillé dans ses quelque 30 000 dessins, et Olivier Debie, qui a agrandi certains originaux. Pour l'occasion, il a dessiné une quarantaine de nouvelles caricatures inspirées par les objets du musée, et il a dit qu'il avait l'impression d'« exposer au Louvre ».
Le lieu du rendez-vous a, lui aussi, une histoire d'architecte. La Maison de la culture de Tournai a été conçue par Simone Guillissen-Hoa, l'une des premières femmes à avoir construit en Belgique francophone, sur un plan en cellules de tailles variées, ouvert et flexible. Le bâtiment abrite deux salles de spectacle et la bibliothèque communale, et il a été remis à jour par le bureau bruxellois a practice. Voilà un décor qui convient à un ancien architecte devenu dessinateur.
Pourquoi y aller ? Parce que le dessin de presse se lit en trente secondes, mais qu'on sait rarement comment il se fabrique, ce qu'il risque et ce qui le menace. Parce qu'on y verra, de près, le travail de quelqu'un dont le trait accompagne le café du matin de tout un pays. Et parce que l'occasion de l'entendre raconter, à Tournai, ce que quarante ans de dessin quotidien lui ont appris sur le rire, le pouvoir et la prudence, ne se présente pas tous les jours.
Pour les places, la billetterie en ligne de la Maison de la culture est ouverte, et le guichet répond par téléphone. On y va avec un petit carnet : on repart rarement d'une rencontre avec un dessinateur sans avoir envie de griffonner.
Jeudi 5 novembre 2026, 14h30. Maison de la culture de Tournai, avenue des Frères Rimbaut 2, 7500 Tournai. 7 €. Billetterie en ligne sur maisonculturetournai.com ou au 069 25 30 80.