Au départ, il y a un fils d'agriculteur de la région de Tournai, et rien dans le tableau ne dit « sculpteur ». Émile Desmedt, né en 1956 à Tournai, a une trentaine d'années quand il découvre la poterie, puis la céramique, à l'Académie des Beaux-Arts de sa ville. De 1984 à 1988, il y étudie. Dès 1990, il y enseigne. Trente-six ans plus tard, ce démarrage tardif débouche sur sa toute première rétrospective, à Keramis, à La Louvière.
Elle s'appelle Nevermind et se tient du 5 décembre 2026 au 21 mars 2027, avec un vernissage le 4 décembre à 19h. Le titre vient de l'album du même nom de Nirvana, et de l'insouciante jeunesse que l'artiste revendique à la veille de ses 70 ans. On aime qu'un sculpteur de bientôt sept décennies choisisse comme étendard un disque de 1991 plutôt qu'un titre solennel.
Le lieu n'est pas un détail. Keramis, le Centre de la céramique, a été construit sur le site de l'ancienne manufacture Royal Boch, qui a fermé ses portes en 2011. Quand le musée a ouvert en mai 2015, Émile Desmedt y était déjà : quelques-unes de ses œuvres figuraient dans les collections, et au début du mois de juin, un mois après l'inauguration, il se mettait à bâtir à l'entrée une sculpture monumentale en terre. Il revient donc, dix ans plus tard, là où il a laissé une grande pièce à ciel ouvert, cette fois pour occuper l'intérieur.
Ce que Keramis annonce, c'est un parcours qui suit l'évolution d'une œuvre « inspirée par les formes vivantes ». La terre reste le socle de sa pratique, mais l'exposition fait aussi place au papier, au verre coulé et au métal soudé. Le documentaire qui lui a été consacré ajoute l'acier, le bronze et l'inox à la liste : l'homme change de matériau comme d'autres changent de chaussures, sans jamais abandonner le premier.
Le critique Eddy Devolder, cité par le Musée en plein air du Sart Tilman, a une formule qui colle bien à cette façon de faire. Il parle d'une œuvre qui tient de la « prouesse », du pari que le sculpteur essaie de machiner, d'articuler, de tendre, et d'un vocabulaire dont les formes tiennent de la transmutation, du passage d'une figure dans une autre figure. Vous voyez le genre : une forme qui hésite entre le végétal, l'os et la machine, et qui finit par devenir autre chose en cours de route.
Cette hésitation, il l'a souvent mise à l'échelle de l'espace public. En 2000, il signe le Cadran solaire intégré à l'ancien hôpital des Anglais à Liège. En 2006, Imago rejoint le Musée en plein air du Sart Tilman, sur le campus de l'Université de Liège. Entre-temps, sur le site des fours à chaux de Chercq, près de Tournai, il réalise en 2004 une sculpture monumentale cuite sur place. Cuite sur place : l'expression mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle veut dire que l'œuvre est montée, puis chauffée là où elle se dresse, au lieu d'arriver en camion depuis un atelier.
Chercq, justement, vit aujourd'hui une seconde vie. Ses anciens fours à chaux, surnommés « chaufours », avec leurs baies ogivales qui leur donnent des airs de cathédrale, accueillent désormais un jardin de mémoire sur leur toit-terrasse. À l'entrée de ce lieu, une « sculpture-four » ovoïde en céramique, haute de 4,70 mètres, porte la signature d'Émile Desmedt. Pour un homme qui a fait de la cuisson son affaire, croiser un four de chaux du Tournaisis, où l'on cuisait la pierre à quelque 900 degrés, ressemble à une rencontre entre cousins.
Il faut dire que son parcours a été suivi de près. La réalisatrice Chantal Notté, de Notélé, l'accompagne depuis 1999 dans la fabrication de ses grandes œuvres publiques. Vingt-cinq ans plus tard, elle en a tiré un portrait, Les douze travaux d'Émile, projeté en octobre 2024 aux fours à chaux de Chercq lors de l'événement « L'art dans la ville ». Le titre dit tout : il y a de l'Hercule dans cet artisan qui soulève des tonnes d'argile, et le documentaire retrace son chemin dans sa région, mais aussi à Liège et à La Louvière.
Entre ces grands chantiers, les expositions personnelles se sont faites rares. Lors d'un retour en solo en 2019, la presse notait qu'il n'avait plus exposé seul depuis dix-sept ans, et que son travail pour l'espace public avait accaparé ces années-là : un travail long et lourd, fait de contraintes de chantier, de matériaux, de techniques et d'équipes, où l'artiste et l'artisan avancent en duo. Nevermind arrive donc comme un rattrapage. Les pièces qu'on croise d'ordinaire une à une, dans des villes et sur des campus, se retrouvent ici dans le même parcours.
Autour de l'exposition, Keramis a prévu trois rendez-vous qui valent le détour. Le 13 février 2027, de 14h à 15h30, une « conférence en œuvre » donne la parole à l'artiste lui-même, face à ses pièces. Du 12 au 14 mars 2027, un workshop Raku avec Émile Desmedt permet de mettre les mains dans la terre et le feu, de 9h45 le vendredi à 16h30 le dimanche. Le 20 mars 2027, de 14h30 à 16h, une visite guidée referme le cycle, la veille de la clôture.
Si vous ne deviez retenir qu'une chose avant de pousser la porte de l'ancienne manufacture Boch, ce serait celle-ci : regardez les surfaces. Chez un sculpteur qui passe de l'argile au verre et de l'acier au papier, c'est là que se lit le passage d'un matériau à l'autre, et la rétrospective est sans doute la meilleure occasion de comparer en une seule visite des pièces qu'on croise d'habitude une à une, au détour d'une route ou d'un campus.
Pour les fans de céramique contemporaine, de sculpture monumentale, ou simplement pour les curieux du coin qui n'ont jamais vraiment regardé la grande forme de terre à l'entrée de Keramis, c'est le rendez-vous de l'hiver. Vous repartirez peut-être avec l'envie d'aller voir, en prolongement, ce que les fours de Chercq ont dans le ventre.
Émile Desmedt. Nevermind, du 5 décembre 2026 au 21 mars 2027, Keramis, Centre de la céramique, La Louvière. Vernissage le 4 décembre 2026 à 19h. Conférence en œuvre le 13 février 2027, workshop Raku du 12 au 14 mars 2027, visite guidée le 20 mars 2027 (inscriptions sur keramis.be). Infos : keramis.be.
Photo : Émile Desmedt, État I, 2004. © Caroline Léger, via Keramis.