« On est des humains avant tout. On a une conscience, on a des émotions. Ce qu'on a fait, on l'a fait. Mais ce n'est pas pour ça qu'il faut nous mettre au plus bas de la chaîne alimentaire. » Ces mots, peints en grandes lettres noires sur les murs blancs du Forum des Halles de Louvain-la-Neuve l'hiver dernier, sont ceux d'un détenu de la prison de Mons. Ils reviennent à la maison : du 6 novembre 2026 au 22 janvier 2027, « La machine à broyer » s'installe aux Ateliers de l'UCLouvain en Hainaut, rue des Sœurs Noires.

Prison mons expo

L'exposition réunit deux regards. Celui de Manu Scordia, auteur de bande dessinée, qui a dessiné les lieux, les personnes détenues et le personnel pénitentiaire. Et celui de Pascale Jamoulle, anthropologue à l'UCLouvain et à l'UMONS, qui a recueilli avec ses étudiant·es des récits de vie à l'intérieur des murs. Dans les salles, les planches originales voisinent avec des fragments de paroles : des couloirs étroits, des cellules de quelques mètres carrés, des postes de surveillance, des gestes simples du quotidien, et, à côté, les mots de ceux qui y vivent ou y travaillent.

Six ans dans une prison

Le projet ne s'est pas fait en quelques visites. Depuis 2020, Pascale Jamoulle mène avec ses partenaires de la prison, directeurs, agents, service psychosocial et conseillers moraux, une recherche et une intervention intitulées « Plonger en absurdie. Le monde social de la prison de Mons ». Des étudiant·es du master METIS, en transition et innovations sociales, et du bachelier en sciences humaines et sociales de l'UCLouvain à Mons y ont participé, en rencontrant des détenu·es et des professionnel·les. L'anthropologue n'en est pas à son premier terrain difficile : dans Je n'existais plus, paru à La Découverte, elle explorait déjà les systèmes d'emprise et les chemins qui permettent de s'en émanciper.

Le travail a été soutenu par le Fonds pour la recherche-création de l'UCLouvain, créé en 2020 pour faire travailler ensemble artistes, chercheur·euses et étudiant·es. Il s'est construit en collaboration avec les conseillers moraux de Picardie Laïque qui interviennent à la prison. Manu Scordia a accompagné toute la démarche, en observant les lieux, en écoutant les récits et en dessinant, pour donner forme à ce qui ne se dit pas toujours avec des mots.

Un dessinateur de Cuesmes

Manu Scordia, de son vrai nom Manuel Griez, est né en 1982 à Cuesmes, dans le Borinage, dans une famille militante : un père engagé dans les luttes pour les sans-papiers, une mère factrice et déléguée syndicale. Formé à l'Institut Saint-Luc de Bruxelles, il dessine depuis des années les injustices. Son roman graphique Ali Aarrass, paru en 2019 chez Vide Cocagne, racontait l'histoire d'un Belgo-Marocain emprisonné et torturé au Maroc ; il lui a valu le prix Atomium Le Soir de la bande dessinée de reportage. Ont suivi Le Rouleau compresseur (2023), avec Foued Bellali, et Mawda, autopsie d'un crime d'État (2024), chez La Boîte à bulles. Il est aussi animateur socioculturel à l'asbl Le Village du Monde, à Cuesmes.

Ce que montrent ses planches, c'est un bâtiment ancien, vétuste et surpeuplé. L'humidité, l'insalubrité, la vermine, le bruit, la promiscuité. Et derrière, un manque de moyens humains qui, ajouté à la surpopulation et au sous-effectif, nourrit les tensions, l'épuisement et ce que l'exposition appelle les violences institutionnelles. Mais les dessins et les récits donnent aussi à voir l'entraide, les solidarités discrètes et les manières de rester humain dans un cadre qui pousse à l'inverse.

Neuf mètres carrés

Au cœur de l'exposition, Picardie Laïque installe « 9m² », un escape game immersif et pédagogique, proposé pendant toute la durée de l'exposition. Les participant·es se retrouvent dans une cellule de neuf mètres carrés, où ils et elles doivent collaborer et résoudre des énigmes pour avancer. L'objectif n'est pas de prétendre reproduire la détention, mais de faire sentir l'espace limité, la cohabitation forcée et l'isolement, et d'ouvrir la discussion sur les droits humains, la dignité et la réinsertion. Les réservations se font auprès de Samira Arras, conseillère morale.

Deux après-midi pour en parler

Deux tables rondes prolongent la visite, avec l'UCLouvain, l'UMONS, Picardie Laïque, la prison de Mons, la Haute École en Hainaut, l'EAFC Frameries, le CEPAG et l'asbl Le Coron (Village du Monde). Le mardi 24 novembre, de 14h à 17h, la question est posée sans détour : qui retrouve-t-on derrière les hauts murs, et qui enferme-t-on aujourd'hui ? La rencontre s'ouvre sur une lecture de Tahar Elhamdoui, expert du vécu et contributeur de l'ouvrage La prison humiliante (CCSP, 2026). Autour de la table : Samira Arras, Delphine Darville et Athina Michelizza du Service d'aide aux détenus de Mons, François Carpentier du greffe, Didier Lhoir, expert technique en surveillance, Marc Nève, président du Conseil central de surveillance pénitentiaire, Pascale Jamoulle et Manu Scordia.

Le mardi 1er décembre, aux mêmes heures, la deuxième rencontre aborde la santé, les addictions et l'accès aux soins en détention, et leurs conséquences après la libération. Elle réunit notamment Michaël Dewitte, chef d'établissement de la prison de Mons, le conseiller moral Gil Colmant, Sarah Grandfils du Conseil central de surveillance pénitentiaire, Angélique Paquet et Maxime Proces de l'asbl I.Care, et la psychologue Amandine Wielemans. Les deux tables rondes sont animées par Lionel Ruben, du Centre d'Action Laïque, et conclues par Delphine Pouppez, doctorante en anthropologie carcérale.

Avant Mons, l'exposition a été montrée au Forum des Halles de Louvain-la-Neuve, du 26 novembre 2025 au 30 janvier 2026. Elle revient cette fois dans la ville de la prison qu'elle raconte, là où les étudiant·es ont mené l'enquête. L'inauguration a lieu le jeudi 5 novembre, à 18h.

La machine à broyer, Manu Scordia et Pascale Jamoulle. Du vendredi 6 novembre 2026 au vendredi 22 janvier 2027, tous les jours de la semaine de 9h à 18h. Inauguration le jeudi 5 novembre à 18h. Les Ateliers de l'UCLouvain en Hainaut, rue des Sœurs Noires 2, 7000 Mons. Tables rondes les mardis 24 novembre et 1er décembre, de 14h à 17h. Escape game « 9m² » : réservations auprès de Samira Arras (samira.arras@laicite.net).

Crédits visuels : © Manu Scordia.

Publié le 3 Novembre 2026 par
sgfsgs
Casteleyn Alexandre
Photographe
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