Un jour, Valfret a annoncé qu'il arrêtait les livres. C'était en 2021, au moment où paraissait Sauvage au Frémok. Il avait alors trois récits sur le feu, et il prévenait : « Ce seront mes derniers livres, après ça j'arrête ! » Son prochain mode d'expression, disait-il, serait l'agriculture. Cinq ans plus tard, ses carnets s'installent sur les murs de la Galerie du Lapin, à Tournai, du 28 janvier au 28 février 2027, dans une exposition au titre déroutant : « Pleurer, c'est juste être du minéral ».

Valfret / maison de la culture de Tournai
© Valfret / maison de la culture de Tournai

Sa présentation officielle commence par une pirouette : « Valfret Aspératus n'existe pas », mais il a pris le corps de Cyprien Mathieu, né en 1982 en Haute-Savoie. Il est arrivé en Belgique pour étudier aux Beaux-Arts de Tournai, et il y est resté. Son rêve d'enfant était d'être auteur de bande dessinée. Il l'a réalisé avec un premier livre aux Requins Marteaux, puis il s'en est échappé : peintures et dessins dans des publications collectives comme Hôpital Brut, La Tranchée Racine ou Super Structure, puis des livres d'images signés seul, publiés notamment par Le Dernier Cri et le Frémok.

Le carnet d'abord

Chez lui, tout commence dans le carnet. Il le racontait à propos de Sauvage : « Je dessinais comme d'habitude dans mon carnet et j'en mettais partout. » Aquarelle, gouache, textes, visions et impressions fugaces s'y accumulent, et c'est dans ces pages que naissent les livres, sans plan préalable. Des figures reviennent, comme celle d'un CRS dans Sauvage, et finissent par tisser un fil narratif. L'exposition de la maison de la culture part de ce geste : le carnet comme espace de création à part entière, et non comme simple brouillon.

Avant Sauvage, il ne faisait d'ailleurs plus que des graphzines, ces livres remplis de dessins aux techniques variées qu'il décrivait comme « un genre de mini-exposition dans un livre ». Le chemin inverse, du livre vers le mur, a donc quelque chose de logique. Ses images, triviales ou poétiques, parfois énigmatiques, ne se privent pas non plus de regarder le monde tel qu'il va : la répression policière comme l'urgence climatique y ont leur place, au milieu des bêtes et des montagnes.

Le paysage y est partout. Pas comme un décor, mais comme une expérience vécue et absorbée, où se croisent la mémoire et la perception, une violence contenue et un désir d'évasion. Les formes se brouillent, les figures humaines se dissolvent, et le regard oscille entre contemplation et inquiétude. Les œuvres flirtent avec l'abstraction et défilent, pour reprendre l'image de la maison de la culture, comme à travers la vitre d'un train : des paysages en mouvement, qui ne se laissent jamais fixer.

Les enfants des étoiles

Si les humains se font rares dans ses images, ce n'est pas un hasard. Valfret s'en expliquait en 2021 : « La réalité du monde ne s'arrête pas aux humains, contrairement à ce que la littérature nous apprend la plupart du temps. » Il citait ses lectures, la cosmologie d'abord, puis La Vie des plantes du philosophe Emanuele Coccia et les livres de Baptiste Morizot, pisteur de loups et philosophe. « Quand tu apprends que les éléments chimiques dont nous sommes constitués sont nés dans les explosions d'étoiles, tu te rends compte combien tu es lié à tout ce grand bazar. Nous sommes littéralement les enfants des étoiles. »

Le titre de l'exposition prolonge cette intuition : si nous sommes faits de la même matière que les pierres et les étoiles, pleurer n'est peut-être qu'une affaire de minéraux. Dans ses peintures, les montagnes, les ciels, les champs et les bêtes prennent la place laissée par les personnages, et l'on regarde autrement une forêt après les avoir traversées.

La montagne

Malgré l'annonce de 2021, les livres ont continué. Un et demi est paru en 2023, puis La Montagne en 2025 au Frémok, un album qui ramène l'illustrateur, formé et installé à Tournai, à ses racines savoyardes. Il raconte l'existence douce-amère d'un jeune homme dans sa campagne natale, en une succession de grandes pages de montagnes, de campagnes, de ciels et d'horizons, où les textes se fondent dans les images peintes. Le livre a reçu le prix Gribouillis bande dessinée 2025, lié au festival bordelais du même nom. Une fresque de feu et de bois, à la beauté âpre, où le récit finit par résonner comme un cri.

Valfret a aussi reçu deux bourses de la Fédération Wallonie-Bruxelles, une bourse découverte en 2013 et une bourse de projet en 2021. Et il a goûté à d'autres formes : un clip en stop motion pour le groupe Heimat, dont l'album est sorti en 2021. De la bande dessinée, il a gardé une énergie narrative brute, que l'on retrouve dans ses peintures, même quand il n'y a plus d'histoire à suivre.

Rendez-vous rue Hôpital Notre-Dame

L'exposition est organisée en collaboration avec l'ESA Académie des Beaux-Arts de Tournai, l'école qui a vu arriver le jeune Savoyard il y a plus de vingt ans. Elle se tient à la Galerie du Lapin, rue Hôpital Notre-Dame, l'une des galeries de la maison de la culture, qui y accueille cette saison d'autres artistes venus de l'image et du dessin, dont Stéphane Blanquet à l'automne puis Nathalie Amand au printemps.

Le vernissage a lieu le jeudi 28 janvier, à 18h, et l'exposition se termine le dimanche 28 février. L'entrée est libre. Prévoyez donc un peu de temps devant les carnets : chez Valfret, le plaisir est autant dans le détail d'une page que dans le mouvement d'ensemble. Et si vous ne connaissez pas encore ses livres, La Montagne fait une belle porte d'entrée, avant ou après la visite.

Valfret, « Pleurer, c'est juste être du minéral ». Du 28 janvier au 28 février 2027. Vernissage le jeudi 28 janvier à 18h. Galerie du Lapin, rue Hôpital Notre-Dame 14, 7500 Tournai. Entrée libre. En collaboration avec l'ESA Académie des Beaux-Arts de Tournai.

Crédits visuels : © Valfret / maison de la culture de Tournai.

Publié le 4 Novembre 2026 par
sgfsgs
Casteleyn Alexandre
Photographe
Vidéaste

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