En novembre 2020, un pigeon belge baptisé New Kim est adjugé aux enchères pour 1,9 million de dollars. L'acheteur est un homme d'affaires chinois, la maison de vente s'appelle PIPA, pour Pigeon Paradise. C'est un nouveau record mondial pour la colombophilie. Un photographe belge, Lucas Castel, obtient par l'intermédiaire d'une agence de presse de tirer le portrait de l'oiseau le plus cher de la planète.

Lucas Castel event tournai
Lucas Castel

Ce portrait est devenu le point de départ d'une série de cinq ans, Pigeon Paradise, que la maison de la culture de Tournai montre dès le vendredi 6 novembre 2026, avec un vernissage à 18h, dans sa galerie de l'avenue des Frères Rimbaut. Elle y partage les murs avec deux autres photographes, le Français Cyril Albrecht et le Belge André Soupart. L'exposition porte un titre qui intrigue, « Des espaces, des pigeons et des hommes », et elle restera en place jusqu'au 9 janvier 2027.

Elle s'inscrit dans la thématique annuelle de la maison de la culture, « ouvrir les espaces », et dans le bicentenaire de la photographie. Elle est produite à Tournai en coproduction avec le Musée de la Photographie de Charleroi, centre d'art contemporain de la Fédération Wallonie-Bruxelles, d'où est issue l'exposition récente Hydraulic Empire de Cyril Albrecht. Trois séries, trois terrains très éloignés les uns des autres, et pourtant une même question posée trois fois : comment l'humain compose-t-il avec son environnement, ses ressources et ses pratiques ?

Commençons par les pigeons, puisque c'est chez nous qu'ils ont leurs racines. Lucas Castel a découvert derrière l'image de New Kim une pratique populaire née au début du XXe siècle dans les régions minières belges et françaises. Les colombophiles y forment une organisation complexe et internationale, où propriétaires professionnels et amateurs entraînent leurs bêtes comme des sportifs de haut niveau. Le hobby n'a pas perdu ses racines locales : quelques jours par semaine, il anime encore les habitants des villages les plus reculés.

Ce que la série met en regard, c'est l'écart entre ce jeu de village et le business mondial qu'il est devenu en quelques décennies. Les modestes clubs amateurs côtoient des hommes d'affaires qui ont quitté leur métier pour se consacrer entièrement à leurs oiseaux. Parmi les nouveautés de ce sport mondialisé, les One Loft Race : les pigeons y concourent vers un point d'arrivée unique, à l'inverse des courses traditionnelles où chaque oiseau rentrait chez lui. Entre 2020 et 2025, Lucas Castel a photographié ce monde, et il a aussi rassemblé une cinquantaine de vidéos amateurs de lâchers d'oiseaux filmés aux quatre coins du globe.

Le parcours du photographe explique cette attention au vivant et à l'énergie. Formé à l'école Le Septantecinq, il s'est d'abord intéressé aux mines de lignite en Allemagne, à travers le mouvement de désobéissance civile Ende Gelände, puis aux centrales de Tihange, près de Liège, et aux campagnes de distribution de pilules d'iode aux habitants. Les deux projets ont été réunis dans l'exposition « Strike ! ». Avec la photographe Mathilde Mahoudeau, il a aussi signé Deuxième saison, sur la possible réouverture d'une mine de tungstène en Ariège, avec une règle de jeu singulière : un seul appareil photo pour deux regards. La série a été montrée au CENTQUATRE, à Paris, en 2021.

En juin 2024, Pigeon Paradise décroche le Prix national de la Photographie ouverte et s'expose au Musée de la Photographie de Charleroi. Le projet a maintenant son livre : un photobook publié par Eriskay Connection, de 165 mm sur 115 mm, 180 pages en cinq chapitres, textes en français et en anglais, tiré à 1 000 exemplaires. Il est en précommande sur Ulule.

Changement complet de décor avec André Soupart, dont la série « Almeria, le potager de l'Europe » pose son regard sur le sud de l'Espagne. Autour d'El Ejido, des serres de plastique hautes de 4 à 5 mètres, parfois longues de plusieurs centaines de mètres, couvrent environ 400 km² de terres côtières. On parle de 40 000 hectares de cultures, visibles depuis l'espace, et d'une « mer de plastique » consacrée en grande partie à la tomate. Depuis 2019, il y est retourné à plusieurs reprises avec un appareil grand format.

Ce qui l'a saisi d'abord, c'est une beauté étrange : dans ces étendues blanches et éblouissantes, il retrouve le classicisme du drapé, une esthétique de la ruine, des échos de Land Art et de la Running Fence de Christo. Puis son approche s'est faite plus documentaire, autour des conditions de vie précaires des travailleuses et travailleurs des serres et de l'absurdité écologique de cette agriculture intensive. Né à Lumumbashi, au Congo, en 1943, André Soupart est cinéaste, diplômé de l'IAD, et a enseigné la réalisation audiovisuelle et la philosophie de la photographie à l'IHECS. Il a travaillé avec des réalisateurs comme Alain Robbe-Grillet ou François Weyergans, et tourné des documentaires, notamment au Burundi.

Reste Cyril Albrecht et son Hydraulic Empire, entamé en 2019 et étalé sur treize États de l'Ouest américain. Le point de départ est un regard d'enfant fasciné par ces grands espaces, puis la surprise d'adulte devant une pénurie d'eau visible au bord de routes poussiéreuses. Sa question : comment une région aride a-t-elle pu devenir le berceau de mégapoles, de l'industrie du divertissement, de la technologie et d'une agriculture majeure ? La réponse tient dans le contrôle de l'eau, à une échelle monumentale, et dans l'histoire de conflits et de dégâts environnementaux qui l'accompagne. Une dernière section se tourne vers l'avenir et regarde les fragilités de l'édifice, que le changement climatique aggrave.

Sa manière de photographier se reconnaît à ses estampes très détaillées, de grand format, et au mélange de points de vue, au sol et aériens, dont chacun révèle et cache à parts égales. Ancien d'une autre vie professionnelle, Cyril Albrecht a recentré sa pratique sur des projets au long cours, souvent loin de l'Europe, et vit aujourd'hui en Belgique quand il ne voyage pas.

Le programme ne s'arrête pas au vernissage. Quatre samedis à la galerie sont prévus : une visite guidée le 14 novembre à 11h, une chambre d'écoute le 21 novembre à 16h (une petite heure de voyage musical, avec les choix et les commentaires d'Axel Pleeck autour des thèmes de l'exposition), une visite avec André Soupart le 12 décembre à 11h et une visite avec Cyril Albrecht le 9 janvier à 11h, le jour de la clôture. Les visites se font sur réservation au +32 (0)69 25 30 80.

Du 6 novembre 2026 au 9 janvier 2027, galerie de la maison de la culture de Tournai, avenue des Frères Rimbaut 2, 7500 Tournai. Vernissage le vendredi 6 novembre à 18h. Du mardi au vendredi de 10h à 18h et le samedi de 9h à 13h. Entrée libre et gratuite. maisonculturetournai.com

Photo : Lucas Castel, Pigeon Paradise. © Lucas Castel, via la maison de la culture de Tournai.

Publié le 5 Novembre 2026 par
sgfsgs
Casteleyn Alexandre
Photographe
Vidéaste

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