Le titre est aussi un inventaire : 38 400 nœuds. Avec Jusqu'à dilution, Incarcération volontaire et Rien du tout, cette installation textile a valu à Florette Duvinage le Prix du Hainaut des arts plastiques 2026, proclamé le vendredi 9 octobre au soir, au Palace, à Ath. Ses pièces y restent exposées jusqu'au 12 décembre, aux côtés de celles des cinq autres artistes sélectionné·es par le jury. L'exposition ouvre la saison des expositions de la Maison culturelle d'Ath, et vous pouvez la parcourir librement aux heures d'ouverture de la billetterie du Palace.

Le prix a une longue mémoire. Le Conseil provincial du Hainaut le crée le 9 juillet 1912, doté alors de 1 000 francs belges, pour récompenser des artistes de la province dans tous les domaines de l'art. Le premier lauréat, en 1913, est le peintre Pierre Paulus. Suivront notamment Anto Carte en 1920, Taf Wallet en 1936 et Gabriel Belgeonne en 1965. Dès 1922, la Province décide d'acheter une œuvre à chaque lauréat pour l'accrocher dans la maison communale de sa localité natale. Depuis 1990, un prix consacré aux arts plastiques est décerné chaque année. En 2023, Diego D'Onofrio en devenait le 110e lauréat.

Le règlement a changé cette année-là : la limite d'âge de 35 ans a disparu, et le lien avec le territoire s'est élargi, notamment aux artistes passé·es par une école supérieure d'art du Hainaut. L'exposition, elle, voyage. Elle s'installe chaque année dans un nouveau lieu de patrimoine : le MILL, à La Louvière, en 2024, puis le Centre de la gravure et de l'image imprimée, toujours à La Louvière, en 2025. Le prix y était revenu à Marius Martinot, né à Paris en 1997 et formé à la gravure, qui travaille à partir d'empreintes prélevées dans la rue et sur des chantiers. Cette année, c'est le tour d'Ath.

prix art du hainaut
Eve Basselier, Computer Love, ordinateurs, téléviseurs, vitraux, 2023-en cours © Eve Basselier

Le Palace a lui aussi son histoire. Sa façade Art déco, dessinée par l'architecte Léon Fourdin, date de 1919 et donne sur la rue de Brantignies. Derrière elle, la Maison culturelle dispose d'une salle de spectacle de 550 places et de cimaises qui, en 2021, avaient déjà accueilli 319 artistes. Cette double vocation compte pour le visiteur : on peut y passer d'une installation textile à un fauteuil de théâtre sans changer de bâtiment, et la Maison culturelle en a fait une formule, on y revient plus bas.

La lauréate

Florette Duvinage a été formée dans la section Design textile de l'Académie des Beaux-Arts de Tournai. Elle y a découvert le tissage et le crochet, deux techniques qui sont au centre de son travail personnel, et elle y est aujourd'hui assistante à l'atelier de design textile. Jusqu'à récemment, elle travaillait aussi comme restauratrice aux ateliers tournaisiens de tapisserie du CRECIT, le Centre de recherches, d'essais et de contrôles scientifiques et techniques pour l'industrie textile. Elle connaît donc le fil des deux côtés : celui que l'on noue pour créer une pièce, et celui que l'on reprend, point par point, pour en sauver une autre.

Son sujet, c'est le temps. Elle interroge les relations entre le temps et le textile, et fait de chaque fil la métaphore d'une parole qui n'a pas été formulée. Le tissage lui sert aussi à travailler le lien, la mémoire et la transmission. Les titres retenus par le jury donnent le ton : Jusqu'à dilution, Incarcération volontaire, Rien du tout. Quant à 38 400 nœuds, il pousse au calcul quiconque s'arrête devant : à raison d'un nœud toutes les dix secondes, on dépasse les cent heures de travail. Le chiffre devient une durée, et la durée devient une matière. À vous de mesurer sur place ce que cela représente en volume.

Les cinq autres

Autour d'elle, cinq démarches qui ne se ressemblent pas. Eve Basselier présente notamment Computer Love, un ensemble d'ordinateurs et de téléviseurs cathodiques dont les écrans ont été remplacés par des vitraux. Les motifs puisent dans la culture populaire des années 2000 et dans les dessins animés. Le chantier a commencé en 2023 et n'est pas terminé. Le vitrail, art des églises, posé là où l'on regardait autrefois le tube cathodique : toute une génération y retrouvera ses écrans d'enfance. Elle expose aussi Twingo cone miroirs, une pièce de 2024.

Le collectif Fatras, c'est Léo Devaddère et Tom Lombardo. Le duo détourne les images et les symboles du Moyen Âge avec des matériaux pauvres, des costumes grotesques et des couleurs excessives, qui jurent volontairement avec l'attitude solennelle et précieuse de leurs personnages. Leur Armure, en technique mixte, date de 2026 et a été photographiée par Barthélemy Decobecq. Changement complet de registre avec Dorian Moret, qui expose de grandes toiles sur la mémoire et la disparition : ce qui subsiste d'une personne quand sa présence s'efface peu à peu, et la manière dont le temps transforme le souvenir de celles et ceux qui ne sont plus là.

Şengül Özdemir figurait déjà parmi les candidat·es de 2025. Elle présente Karnavalo, un carnaval imaginaire qu'elle a inventé comme un lieu de rencontre entre les cultures, avec ses personnages, comme Lügül, créé en 2025. Un folklore sans territoire, exposé dans la ville de la Ducasse et de ses géants. David Mulnard, enfin, pousse la photographie du côté des techniques d'impression artisanales. Son tirage Frontière, daté de 2025, mesure 15 centimètres sur 11 : de la gomme arabique et des pigments issus de cendre, sur papier aquarelle. L'image, à peine posée, devient un devoir de mémoire sur les frontières et sur ceux qui les dessinent.

Visiter, goûter, dessiner

La Maison culturelle a imaginé des visites gourmandes, avec une guide, juste avant un spectacle. Le vendredi 30 octobre à 15h30, un Goûter-Expo, à 5 € et dès 6 ans, précède le spectacle Larmes. Les Apéro-Expo, à 18h30, à 7 € et dès 12 ans, ont lieu le jeudi 19 novembre, avant Justices, et le jeudi 26 novembre, avant Les gros patinent bien. Vous passez ainsi des nœuds de Florette Duvinage et des vitraux d'Eve Basselier à la salle de 550 places dans la même soirée, sans reprendre la voiture.

Le samedi 21 novembre est réservé au dessin. Le matin, l'atelier Duo parent-enfant propose de visiter l'exposition, puis de créer une œuvre à quatre mains : le groupe des 3 à 5 ans commence à 9h30, celui des 6 à 9 ans à 11h, pour une heure chacun et 10 €. À 13h, l'atelier Une expo, un dessin offre aux adultes deux heures trente pour visiter les salles puis expérimenter les techniques du dessin, pour 10 € également. Pour une exposition consacrée aux démarches émergentes, repartir avec son propre dessin sous le bras a quelque chose de cohérent.

Le prix ne se résume pas à une proclamation. La Province le conçoit comme un tremplin : faire connaître des démarches émergentes auprès des professionnel·les comme du public, et susciter des collaborations entre artistes et institutions culturelles, avec un accompagnement et des occasions de créer de nouvelles œuvres. L'an dernier, Marius Martinot avait travaillé la notion de suaire lors d'une résidence au TAMAT, à Tournai. Cette année, c'est une ancienne restauratrice des ateliers tournaisiens de tapisserie qui reçoit le prix. Entre Tournai et Ath, le fil textile du Hainaut tient bon.

Prix du Hainaut des arts plastiques 2026, jusqu'au 12 décembre 2026 au Palace, Maison culturelle d'Ath, rue de Brantignies 4, 7800 Ath. Accès libre aux heures d'ouverture de la billetterie : le mardi de 14h à 18h, du mercredi au vendredi de 10h à 13h et de 14h à 18h, le samedi de 10h à 13h. Goûter-Expo 5 €, Apéro-Expo 7 €, ateliers du 21 novembre 10 €. Réservations au 068 68 19 98 ou à billet@mcath.be. Infos sur mcath.be.

Crédits visuels : Fatras, Armure, technique mixte, 2026 © Barthélemy Decobecq. Eve Basselier, Computer Love, ordinateurs, téléviseurs, vitraux, 2023-en cours, et Twingo cone miroirs, 2024 © Eve Basselier (culture.hainaut.be, Province de Hainaut).

Publié le 4 Novembre 2026 par
sgfsgs
Casteleyn Alexandre
Photographe
Vidéaste

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