Le sujet fait-il le cinéma ? Naza, de Yuval Abraham et Rachel Szor
Le mois d’octobre aura été marqué par un séisme cinématographique mondial, dont l'onde de choc a vibré jusque dans nos salles montoises. Couronné du Prix spécial du jury à la Mostra de Venise, le documentaire choc « Naza » des journalistes Yuval Abraham et Rachel Szor s'est offert une sortie événementielle exclusive dans le Hainaut. Si le public s'est déplacé en masse pour découvrir ces révélations glaçantes sur les mécanismes d'intelligence artificielle de l'armée israélienne, le choc politique laisse peu à peu place à l'analyse critique. En sortant de la salle, l'impression était forte. Pourtant, à tête reposée, une question fondamentale surgit : l'importance d'un sujet suffit-elle à faire du cinéma ?
Avec le recul de l'analyse, l'œuvre révèle en effet ses faiblesses formelles. Malgré l'urgence absolue de ce qu'il dénonce, le film tombe malheureusement dans une démarche plus proche du journalisme filmé que du véritable geste artistique. La mise en scène se contente de simples interviews sur les toits de Tel-Aviv, sans grande ambition esthétique. Naza semble ainsi confondre des choix éthiques louables (le refus du misérabilisme et du maniérisme) avec une réelle vision de cinéma. C'est un film qui finit par se morfondre dans son propre propos (qui reste, je le répète, crucial). Un pur « film à thèse », où le fond prime sur la forme.
Attention, je ne dis pas que j'aurais voulu que le film s'apitoie sur le sort des familles palestiniennes, ces fameux « Naza », à la manière d'un mélodrame américain. Loin de là. Je trouve même ce dépouillement préférable au traditionnel piège à larmes hollywoodien. Cependant, les réalisateurs auraient pu s'affranchir davantage de cette grammaire journalistique. Visuellement, le résultat ressemble trop à un reportage d'Arte.
C'est une œuvre complexe à critiquer. D'un côté, je refuse de minimiser les faits en réclamant un travail purement esthétique ; de l'autre, j'aurais aimé que le cinéma reprenne ses droits. Les réalisateurs ont pourtant du talent, eux qui ont été récompensés aux Oscars pour leur précédent documentaire (même si cette cérémonie n'est pas toujours un gage de qualité).
Plus j'y pense, plus la déception grandit. L'idée de ces plans nocturnes sur la ville me plaît, mais que signifient-ils au juste ? Le quotidien ? L'indifférence de la population israélienne ? Une métaphore de la distance et de l'abstraction de la guerre ? Le film échoue à donner un sens clair à ces images, laissant ces pistes de lecture survolées et inexploitées.
Je me confie à vous parce que je ne voudrais pas résumer ma critique en deux ou trois phrases au vocabulaire alambiqué. Car malgré ses défauts, j'invite vivement le public à aller soutenir l'œuvre (en salle ou, bientôt, en ligne gratuitement). Malgré tout, je reste partagé. Philosophiquement, le film bouleverse évidemment, et de véritables horreurs y sont décrites. Mais cela, une vidéo explicative, un reportage ou une émission de télévision savent aussi le faire. Alors, au bout du compte, Naza ne serait-il pas simplement un excellent reportage sur un génocide ?
Crédits visuels : © 2026 The Guardian / JW Films - NAZA, un film de Yuval Abraham et Rachel Szor.