Paprika au Plaza, une fin du mois parfaitement assaisonnée.
Paprika, le chant du cygne de Satoshi Kon, fait son grand retour dans les salles de cinéma du Plaza de Mons pendant trois jours : du 30 octobre au 1er novembre. Trois séances qui promettent une épiphanie visuelle.
Il est dès lors opportun de prendre le temps de retracer la carrière du regretté cinéaste. Pour quiconque a exploré l'entièreté de son œuvre, il devient évident que Kon s'impose comme l'un des réalisateurs d'animation les plus marquants de son époque.
Chez Kon, l'animation n'est jamais un simple support esthétique. Elle permet de faire disparaître les frontières entre les espaces, les temporalités et les états mentaux sans avoir à les justifier. Un personnage peut traverser une scène, une époque ou un souvenir dans le même mouvement de caméra. Ce qui serait un trucage dans un film en prises de vues réelles devient ici une propriété naturelle de l'image animée. Mais cette liberté a son revers : lorsque tout peut se transformer en tout, la surprise risque de devenir un principe permanent. Paprika est parfois si inventif qu'il finit par banaliser sa propre virtuosité.
En effet, Kon avait l'habitude d'insuffler à ses créations une dimension et une perspective d'auteur, chacun de ses films étant d'une puissante singularité. Du thriller psychologique (Perfect Blue) à la comédie de Noël (Tokyo Godfathers), le réalisateur (ou devrais-je plutôt dire l'auteur) était une figure très éclectique. Plongeons donc sans plus attendre dans les méandres de cette filmographie unique.
Perfect Blue, le premier film de Kon, est désormais très largement considéré comme culte. Un film profond et complexe autant dans son fond (la perte d'identité) que dans sa forme (le montage illusionniste). De l'ouverture au générique de fin, on ne sait jamais vraiment qui est la protagoniste. Perfect Blue fait partie de ces films à voir tard le soir, seul, chez soi, plongé dans les images et l'esthétique dotée d'un réalisme cru et d'un flou psychologique. Cette confusion est précisément sa grande force, mais aussi son principal risque : à force de multiplier les faux-semblants, Kon frôle parfois une démonstration de virtuosité narrative où le dispositif peut prendre le pas sur le reste.
Son second film, Millennium Actress, retrace la vie d'une comédienne fictive. Étant sûrement l'œuvre la plus intime et personnelle de Kon, elle nous questionne en profondeur sur la malléabilité des souvenirs et de la mémoire. Ode à la nostalgie, ce concept n'est pas utilisé ici comme un simple levier commercial pour flatter le spectateur (à la manière de certaines franchises pop-culturelles), mais bien comme un vertigineux outil de réflexion sur le temps qui passe.
Son troisième long-métrage, Tokyo Godfathers, s'aventure sur le terrain du conte de Noël avec un charme irrésistible. C’est probablement son opus le plus humaniste, offrant un contre-pied total à la noirceur étouffante et sans concession de Perfect Blue. En devenant ainsi l'antithèse absolue de son premier coup d'éclat, cette comédie dramatique s'impose légitimement comme le summum du film de fin d'année, sublimé par la tendresse que Kon porte à ses marginaux. Mais il est aussi l'un de ses plus conventionnels. Son humanisme est sincère, mais le film n'échappe pas toujours à une forme de sentimentalisme forcé. Les coïncidences miraculeuses qui structurent le récit peuvent sembler moins subtiles que les labyrinthes psychologiques de Perfect Blue ou Paprika.
Et enfin, Paprika surgit comme le point culminant de sa grammaire esthétique, sans être nécessairement celui de son cinéma. Psychédélique, surréaliste et profondément innovant, ce long-métrage s'impose comme le sommet absolu de l'animation de son époque. Paprika partage avec Inception une fascination pour les rêves emboîtés et les frontières poreuses de la réalité. Là où Nolan cherche à rendre ce vertige intelligible, Kon accepte au contraire de perdre son spectateur. Cette liberté produit des séquences visuellement sidérantes, mais elle peut aussi donner au film une impression de fuite en avant narrative. Célèbre, à juste titre, pour ses transitions de scènes qui défient la logique et sa mise en abyme constante du rêve et de l'illusion, le testament cinématographique de Satoshi Kon est une prouesse visuelle totale, dont l'impact culturel résonne encore aujourd'hui.
Il serait pourtant réducteur de voir cette filmographie comme une progression linéaire vers Paprika. Kon ne perfectionne pas simplement une formule : il la déplace. La froideur de Perfect Blue, la mélancolie de Millennium Actress, la chaleur de Tokyo Godfathers et le délire de Paprika correspondent à quatre rapports différents à la réalité.
Paprika est probablement le film le plus spectaculaire de Kon, mais pas nécessairement le plus abouti. À mes yeux, Millennium Actress demeure son œuvre la plus émouvante, précisément parce qu'elle parvient à faire de la virtuosité un moyen plutôt qu'une fin. Paprika impressionne davantage ; Millennium Actress reste peut-être plus longtemps en tête.
Célébrons donc cette prouesse visuelle au Plaza de Mons en cette fin d'octobre, pour conclure comme il se doit ce mois d'Halloween. Quitte à s'offrir un frisson nocturne, préférons le vertige psychologique d'un maître de l'animation aux jump scares standardisés des slasher-movies sériels et autres épigones industriels qui encombrent nos écrans. En regardant un bon film, tout simplement.
Crédits visuels : © 2006 Madhouse / Sony Pictures - Paprika, un film de Satoshi Kon, d'après le roman de Yasutaka Tsutsui.