À demi-vide, ou à demi-plein ?

Je crois que ce que je reproche aux livres, c’est qu’ils ne sont pas libres. On le voit à travers l’écriture : ils sont fabriqués, ils sont organisés, réglementés, conformes on dirait. Une fonction de révision que l’écrivain a très souvent envers lui-même. L’écrivain, alors il devient son propre flic. J’entends par là la recherche de la bonne forme, c’est-à-dire de la forme la plus courante, la plus claire et la plus inoffensive. Il y a encore des générations mortes qui font des livres pudibonds. Même des jeunes : des livres charmants, sans prolongements aucun, sans nuit. Sans silence.

Marguerite Duras, Écrire, 1993.

 

Aujourd’hui je découvrais, partagés par Thomas Gunzig sur ses réseaux, ces mots de Marguerite Duras. Du Duras tout craché, dans sa langue étrange et sublime… Comment ne pas les reprendre ici tant ils entrent en résonance avec mon ressenti et ces quelques lignes jetées ce week-end ?

Un billet, qui n’engage que son auteur…

 

Je suis allé au Salon du Livre, et comme la dernière fois, mais peut-être plus encore, j'en ressors avec une impression en demi-teinte…

Je suis allé au Salon du Livre, et j'ai vu jusque l'écoeurement des couvertures tape à l’œil, remplies de couleurs et de clichés, comme le seraient les publicités de produits de grande consommation, pour attirer les chalands. C’était déjà vrai il y a quelques années. Et aujourd'hui, de plus en plus, et comme un peu partout : l’IA, et son esthétique lisse et kawaii que l’on connaît trop bien. 
C’est joli. C’est mignon. (Ou pas.)

Je suis allé au Salon du Livre, et j’y ai encore vu une surreprésentation des littératures de genre (thriller, romance, fantasy…)* et plus généralement des livres à vocation narrative. Des romans pour lesquels le style semble n’être qu'un moyen au service de cette fin : celle de « raconter une histoire ». Des romans où la maîtrise de l’arc narratif, du suspens et des rebondissements, du spectaculaire ou du larmoyant semblent l’emporter sur l’esthétique de la langue même. Comme si l’intérêt d'un film était son seul scénario. Comme si la finalité d'une photographie ou d’une peinture était de représenter le monde. Comme si l’art d’un roman résidait dans le récit d’une aventure…

*Ne m’intentez pas tout de suite le procès d’un rejet classiste de la culture populaire : je l’admets volontiers, le talent peut résider à l’intérieur de ces genres. Mais n’est pas Tolkien ou Dick qui veut. Ce que je déplore ici, c’est la pléthore, jusque l’indigestion, de ce type de récits qui semblent recycler encore et encore les mêmes poncifs.

Je suis allé au Salon du Livre, et j’y ai vu encore la confirmation d’une certaine uniformisation de notre culture : si souvent les mêmes thèmes, les mêmes univers, les mêmes stéréotypes.

Je suis allé au Salon du Livre et je m’y suis noyé entre les étals de livres feel good : qu’il s’agisse de rire, de pleurer ou de frémir de suspens, au fond, il s’agit le plus souvent d’une littérature de divertissement dont la finalité est la même : « passer un bon moment », plutôt que la recherche d’un ravissement esthétique, d’une expérimentation ou d’une forme de réflexivité sur l'écriture...

(Mais après-tout, chaque époque n'avait-elle pas sa littérature commerciale ? Le roman de gare, les romances d’Harlequin, le thriller néolibéral des années 1980…)

Je suis allé au Salon du Livre et j’y ai vu la starification de quelques élu·es : les plus bankables, les plus populaires, rangé·es derrière leur petite table sacrifiant au rite des dédicaces, et puis les autres, le plus grand nombre, ces auteurs et ces autrices inconnu·es ou presque, qui doivent « se vendre » et assurer leur propre promotion. Dans les salons, sur les réseaux, dans les rencontres en librairie…

(L’on ne saurait bien sûr reprocher quoi que ce soit à Mon's Livre. Les salons sont des évènements commerciaux, qui n’ont d’autre choix que suivre les grandes tendances du marché…)

 

                Le verre était à demi-vide, et donc à-demi plein...


Je suis allé au Salon du Livre, et j'ai vu du monde. Beaucoup de monde. Des gens lisent, encore, et apparemment, souvent passionnément.

Et des gens écrivent, encore. Je suis allé au Salon du Livre, et j’y ai vu aussi des gens intègres et passionné·es, parfois talentueux·ses (certaines et certains se reconnaîtront peut-être), qui ont la flamme intérieure, au point de trouver la force de participer à ce genre de grand raout, et donner de leur personne à cette tâche un peu ingrate : s’asseoir deux jours durant, accueillir et vendre leur travail au public. Puisqu’écrire seulement ne suffit manifestement plus et qu’à la casquette d’auteur ou d’autrice doit maintenant s’ajouter celle de commerçant·e.

Des écrivains, des écrivaines, écrivent. Encore. Et c’est sans doute l’essentiel.

Publié le 29 Septembre 2026 par

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