Qu'est-ce que le militantisme dans le théâtre signifie pour ceux qui y font face?

Le théâtre : c’est prendre la parole sur scène dans le but de transmettre un message au public. Ce message peut être sérieux, marrant, émouvant… Pour certains acteurs du métier, cela n’est pas suffisant. Ils ont plutôt à cœur de sensibiliser leur public en intégrant leur opinion politique dans le spectacle. Alors, ils creusent plus loin qu’un message drôle ou émouvant. Mais est-ce que la politique mérite une place dans la culture et le théâtre ? Qu’est-ce que cela apporte ? Et est-ce au détriment de la créativité ?

Après avoir vu le spectacle Points de rupture à la Maison de la Culture à Tournai, j’ai eu l’occasion d’en discuter avec Françoise Bloch. Elle est metteuse en scène de plusieurs spectacles dont le fil rouge est le décryptage des mécanismes économiques et le comportement, les valeurs et le langage de ceux qui y sont soumis. Exemples des sujets qu’elle aborde : les rapports de force entre le pouvoir politique et le secteur financier dans Études (2017), les conditions de travail dans un centre d’appel dans Une Société de services (2011) et le moment où une personne est poussée au point de rupture et qu’elle rompt avec le système, notamment dans Points de rupture (2020).

Françoise Bloch: "J’espère que la politique aura une place dans le théâtre. Personnellement, j’invite toujours à la réflexion et je montre des gens, des mondes, des systèmes qui peuvent bouger. Je veille à ce que mes spectacles ne donnent pas une vision d’un monde immuable, je mets toujours en avant le fait qu’il y a une possibilité de changer, soit de la personne, soit du monde, soit du système. Je ne donne pas de constat, plutôt une pensée au présent en mouvement."

La démarche de l’art engagé ne fait pas partie des formations artistiques. Et pour François Houart, c’est extrêmement regrettable. Né dans une famille assez engagée politiquement, il est arrivé au théâtre par la politique. Depuis les années 70, il est un comédien actif dans le théâtre politique. Il a pu remarquer des évolutions dans la manière dont le militantisme est intégré dans le théâtre au cours des années. 

François Houart: "Aujourd’hui, les créateurs ne sont pas spécialement politisés quand ils jouent un spectacle politique. La nouvelle génération d’artistes souhaite parler de sujets politiques plus concrets, sans forcément être liée à un parti politique ou à une organisation. Ils veulent montrer comment le monde bouge et ce qui se passe dans notre société. À l’époque, le théâtre militant était porté pas des militants qui voulaient apporter leurs idées vers le public, à l’aide d’outils artistiques. Il s’agissait d’un message politique à proprement parler, et la scène était une manière de l’illustrer. On racontait une histoire, on dénonçait le présent pour ensuite présenter les solutions, qui étaient souvent révolutionnaires et plutôt propre à la gauche radicale."

Théâtre action 

Dans la région de Mons-Borinage, le théâtre action est la forme la plus connue de théâtre politique. Le Théâtre des Rues de Cuesmes est fondé en 1975 et il aborde cette forme particulière du théâtre. Il permet d’accueillir des opinions et des messages politiques sur scène, dans le but de sensibiliser ceux qui sont confrontés au spectacle. Aujourd’hui, l’organisation est portée par trois femmes : Carole, Laura et Maëlle. Ayant une vision claire de leur métier, elles se battent pour donner la parole aux citoyens. 

Laura: « Il existe plein de points de vue différents sur le théâtre action et chacun adopte sa propre approche. Au Théâtre des Rues, on aborde le théâtre comme outil de revendication. On permet à ceux qui n’ont pas d’espace de parole de transmettre un message en utilisant un outil artistique. De cette manière, on sort de la revendication pure et nette politique et on la détourne dans une forme qui permet une meilleure compréhension pour le public, qui n’est pas forcément habitué à une revendication politique brutale. Le message sensibilise le public, qui ensuite prend conscience de ce qui se passe actuellement. » 

Carole: "Une notion importante dans le théâtre action, c’est que tous et toutes ont des choses pertinentes à dire. Nous sommes tous des experts de par notre vécu, nos expériences et nos connaissances. On légitime et donne de l’importance au point de vue de chaque personne. Cela se renforce par le collectif, parce qu’un groupe se rejoint autour d’une parole ou d’un message qu’ils ont envie de défendre. Le but de nos projets, c’est d’éveiller notre public d’une oppression qu’ils vivent, parfois même sans le savoir. On vise à donner des armes artistiques aux citoyens en vue de les émanciper pour faire en sorte qu’ils prennent plus de liberté et qu’ils puissent sortir de ces situations d’oppression."

En tant que femmes, elles se concentrent surtout sur la question des droits des femmes dans leurs spectacles, mais des thématiques telles que la question de la dette publique, le droit de logement ou la montée de l’extrême droite sont aussi abordées dans leurs projets. Certains thèmes sont plus faciles à traiter que d’autres. Pour des thèmes plus théoriques, comme la dette publique, l’étape de renseignement et de documentation est la plus importante dans la création du spectacle. Pour les thématiques qui partent plus du vécu, elles travaillent en collaboration avec de différents asbl actives dans la lutte sociale. Ainsi, le risque d’être en discordance avec cette lutte plus grande est presque inexistant.

Perte de la démarche artistique?

 Pourtant, tout le monde ne pense pas de cette manière dans le secteur culturel. Julien Vanbreuseghem, comédien, fondateur de La Compagnie Enchantée et propriétaire de la salle de théâtre l’Écho des Murs, émet des doutes sur un lien entre théâtre et politique. 

Julien Vanbreuseghem: "Les opinions politiques ont pris de la place dans la culture, au détriment de la démarche artistique. Les deux ne sont pas toujours complémentaires. Prenez par exemple les auteurs : je constate que les auteurs de gauche sont beaucoup plus militants, tandis que les auteurs de droite écrivent mieux au niveau de la langue. Les opinions politiques peuvent exister, mais dès qu’on se rallie à un parti, on doit servir ses idées et cela est hors question pour moi. Si j’ai quelque chose à dire, je le dirai, quand je n’ai rien à dire, je me tais. Après, la télévision et Internet sont déjà là pour sensibiliser et convaincre les gens de certaines opinions." 

François Houart: "Il y a des spectacles qui sont vraiment très mauvais d’un point de vue de la qualité théâtrale. Après, il s’agit de deux manières de travailler qui sont différentes. On compare des poires et des pommes. Ce n’est pas étonnant que des citoyens qui n’ont suivi aucune formation artistique et qui jouent un spectacle qui émane du terrain n’arrivent pas à jouer de la même manière que les professionnels. Ils se focalisent davantage sur la transmission du message que sur la qualité du spectacle." 

Et l'impact de tout ça?

 La seule question restante, c’est celle de l’impact. Est-ce que le théâtre politique a un impact réel ? Peut-il faire bouger les choses au niveau sociétal ? Y a-t-il des changements concrets ?

 Carole : "En faisant du théâtre, je n’ai pas l’impression de militer. J’ai renoncé depuis longtemps à l’idée que le théâtre puisse être vecteur du changement concret. Je pars plutôt du point de vue que c’est complémentaire à d’autres types d’actions politiques, qui sont plus concrètes que le théâtre. Le secteur culturel reste quand même quelque chose d’élitiste, mais la force de nos projets, c’est qu’on impose des paroles dans des endroits où elles ne sont pas attendues, et cela crée de l’impact." 

Laura : "Notre travail a une utilité, nous ouvrons la parole et les consciences, même si c’est à tout petit niveau. Il permet de planter une graine dans certaines têtes. Je sais que nous n’allons pas changer les politiques du pays, mais pour moi c’est une forme de militance quand même. Je ne serais pas du genre à faire des conférences et des actions de désobéissance civile, mais j’essaie de contribuer à la lutte sociale, en faisant du théâtre, justement avec les personnes qui ont été oppressées, opprimées. Cela a plus d’impact que si c’était quelqu’un qui défend une cause pour laquelle il n’est pas lui-même concerné. C’est la force de nos projets."

Françoise Bloch : "Je suis convaincue que rien ne remplace l’expérience de l’action politique. Le théâtre émeut émotionnellement et intellectuellement, mais cela n’a pas la puissance émotionnelle de la participation politique. Cependant, un théâtre peut provoquer des dialogues, inviter à la réflexion critique des situations que nous vivons chaque jour et surtout montrer que le changement est possible." 

François Houart : "C’est difficile de dire qu’un spectacle en soi aura un impact large et provoquera des changements concrets. Si on organise un évènement avec des gens en situation précaire, mais qu’après le spectacle, on applaudit et ces mêmes gens rentrent chez eux et les artistes retournent chez eux, cela ne sert à rien. Le travail avant, pendant, mais surtout après le spectacle fait que les choses peuvent vraiment bouger. C’est une étape importante, sinon on risque de percevoir la misère du monde comme un objet de curiosité et de rester dans une posture paternaliste, de charité, ou encore pire, voyeuriste." 

Plus je m'engageais dans des entretien, plus je me posais des questions. Même ceux qui travaillent dans le théâtre chaque jour n'ont pas de réponses vastes et claires, et leurs opinions diffèrent. Ayant discuté avec des différents métiers, je me suis rendue compte qu'il manque un point de vue important du théâtre: le spectateur. Qu'est-ce qu'il en pense? A-t-il l'impression de voir ujn spectacle ou plutôt un récit politique? Apprécie-t-il la politique dans le théâtre? Je suppose que j'ai trouvé le sujet pour ma prochaine chronique... 

Crédit photos : Monica Silvestra et Markus Spiske via Pexels + Théâtre Des Rues

Publié le 6 Avril 2023 par
Photo de Jani Lambrechts
Lambrechts Jani
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