De façon presque inexplicable, certains rituels perdurent. C'est le cas de la Grande Procession de Tournai qui, chaque année depuis près de mille ans, pousse des centaines de Tournaisien·nes à fouler le pavé, paré·es de costumes historiques, escortant statuettes et brancards à travers la ville. C'est cette énigme, pourquoi un tel geste survit-il encore aujourd'hui, que le photographe Thomas Freteur explore dans Anomia, une exposition à ciel ouvert présentée du 11 septembre au 31 octobre 2026, au pied de la Cathédrale, sur le Vieux Marché aux Poteries.

anomia tournai

Un peu d'histoire d'abord, car elle vaut le détour. La Procession de Tournai est la plus ancienne de Belgique, sans équivalent connu en Occident, ni par son antiquité ni par sa continuité, selon l'historien Jacques Pycke. Elle commémore un « miracle » survenu en 1090 : frappée par une épidémie, en réalité une intoxication à l'ergot de seigle, la population de Tournai avait suivi son évêque, Radbod, dans une procession pieds nus autour de la ville pour implorer la Vierge. Le fléau recula. Depuis 1092, chaque mois de septembre, on rejoue ce geste de reconnaissance. Près de mille ans plus tard, il tient encore.

Tournai procession

Thomas Freteur, originaire de Tournai mais non croyant, le photographe a été recruté à la dernière minute, quelques jours avant l'édition de septembre 2024, pour prêter main-forte. Sans vraiment comprendre pourquoi, il s'est retrouvé à porter une statue, celle de Saint Lazare, et plongé dans un monde bien plus divers et éclectique qu'il ne l'imaginait.

De cette expérience est né Anomia : non pas un regard religieux sur la procession, mais une quête où dialoguent le passé et le présent, l'intime et le collectif, le folklore et le sacré.

Thomas Freteur Tournai

Car c'est là toute la force du projet : Anomia ne s'intéresse pas au dogme, mais aux gens. À travers portraits, archives, objets symboliques et témoignages recueillis par la journaliste Chloé Andries, Thomas donne la parole à celles et ceux qui font vivre la tradition. Et les raisons de marcher sont aussi variées que les visages. Il y a Thérèse, qui a défilé à cheval pour accomplir un vœu intime. Pierre, « catholique culturel », qui s'amuse à inventer de nouveaux rituels en faisant passer les passant·es sous la relique de Sainte Apollonie. Christian, qui a rompu avec l'Église mais défend son patrimoine. Kathy, venue du Mexique, qui retrouve dans la procession l'esprit des fêtes populaires de son enfance. Ou encore Alison, dont la marche accompagne une conversion et une reconstruction personnelle. Croyants, incroyants, curieux, gardiens d'un héritage : tous, à leur manière, maintiennent vivant un rite dans une société où le collectif ne va plus de soi.

Le dispositif photographique traduit magnifiquement cette tension entre le profane et le sacré. Pour chaque portrait, il a donné la même consigne : choisir un lieu intime et y poser en tenue de procession. Le résultat déplace le costume hors de son cadre habituel, un champ d'éoliennes, une serre de jardin, une salle de classe, un jardin du souvenir, et fait surgir, dans ce décalage, toute la singularité de chaque parcours.

Le vernissage aura lieu le vendredi 11 septembre à 18h. Deux visites commentées par Thomas Freteur lui-même sont prévues : le dimanche 13 septembre à 15h, jour de la Procession, forcément, et le samedi 17 octobre à 15h. Elles sont gratuites, sur réservation.

Publié le 8 Septembre 2026 par
sgfsgs
Casteleyn Alexandre
Photographe
Vidéaste

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