« Peaux de la ville - Fragments urbains » réunit deux artistes à la Maison des Employés et Cadres Syndiqués de Mons-Borinage, Esther Stevens et Franck Debosque.
Au premier abord on rentre dans un bâtiment administratif qui ne nous donne pas l'idée qu'une exposition se trouve à l'étage, une fois les vieux escaliers en bois montés, on se retrouve dans une salle remplie de chaises et assez vide, un style de salle de réunion ou de présentation. Cependant, sur les murs jonchent des tableaux, des photos, des sérigraphies, des textes, de l'art d'une qualité incroyable.
On commence tout d'abord avec Esther Stevens qui nous propose une sélection de sérigraphies en cyanotype tirées de photos capturées dans des rues de Mons, sauf une à Bruxelles (je vous laisse la trouver).
J'adore son travail, monochrome (bleu ou noir), des textures fortes qui mettent en valeur des scènes du quotidien qu'on ne voit pas à cause de nos routines et du fait que nous ne prenons plus le temps de regarder le monde qui nous entoure, tout doit aller vite, aller d'un point A à un point B le plus vite pour ne pas être en retard ou juste par manque d'envie de prendre le temps dans une ville qui nous lasse peut-être. Or, un nombre de détails qui inversent la tendance sont bel et bien présents. Qu'on lève les yeux ou qu'on les baisse, tout est là. Il suffit juste de prendre le temps, de ralentir le pas et de s'inspirer de notre cher Marcel Proust qui, sans doute, avec son hypersensibilité, prenait le temps de s'attarder sur les détails du quotidien pour y consacrer un avis, une pensée ou une réflexion, ce qui selon moi nous manque à beaucoup aujourd'hui.
Ce que j'adore aussi avec le travail d'Esther c'est que ses œuvres me font penser à des souvenirs qu'on aurait de lieux qu'on connaît, ce trait de pinceau qui révèle l'image comme un souvenir est excellent. Grosse claque concernant les cyanotypes avec le singe de Mons, je ne suis pas le plus grand fan des pièces d'art en rapport avec le folklore montois, trop kitsch selon moi et souvent trop simpliste, ce qui ne met pas en valeur notre folklore. Là on est sur de la qualité, qui nous donne envie d'être fier de notre patrimoine. Le genre d'œuvres que je veux absolument chez moi, que ce soit ici par plaisir ou si je vis à l'étranger comme souvenir.
Ce qui frappe aussi chez Esther, c'est le choix même de sa technique. Le cyanotype est un procédé ancien, qui demande du temps et de la patience : le papier doit être préparé à la main, exposé à la lumière, révélé progressivement. Rien ne peut être précipité. Il y a quelque chose de presque symbolique à capturer la lenteur du quotidien à travers un procédé qui, lui-même, refuse d'être pressé.
On sent une vraie démarche artisanale derrière chaque tirage, à mille lieues de l'instantanéité d'une photo numérique. Et c'est peut-être ça qui rend ses cyanotypes si proches du souvenir : comme une mémoire, l'image met du temps à se former, à se fixer, avant de nous apparaître, un peu floue, un peu bleutée, mais indéniablement là.
On passe ensuite au travail de Franck juste en face, ce qui est drôle c'est qu'on a parfois l'impression que leurs deux univers communiquent entre eux, or ce n'est pas l'intention !
Franck lui nous propose une sélection de photos et de textes décrivant des photos, une façon de nous montrer une photo par un texte mais c'est à notre cerveau d'imaginer la photo, je m'exprime sans doute mal mais par exemple un texte faisant allusion à une œuvre de Frida Kahlo, vous y pensez donc la voyez dans votre tête directement. Enfin bref le travail de Franck, capturé avec un appareil phomo, un téléphone et un appareil photo plus classique nous met une claque tout de suite. Du flou, des contrastes forts et surtout un message important. Comme Esther, on regarde là où on ne pense pas toujours à regarder, on prend le temps, on apprécie les scènes de la vie et on saisit l'opportunité de s'évader. Que ce soit une silhouette dans un reflet dans l'eau, un personnage flou au loin capturé à la fenêtre d'un musée à Bruxelles ou une silhouette au fond d'un tunnel à Mons, on arrive à voyager dans cet univers passionnant, de premier abord léger sur certaines compositions mais au final riche en sensations et en imagination.
C'est ce genre de photos qui me font kiffer le plus. Less is best donc less info is more to think about (Sorry si vous ne comprenez pas l'anglais, je vous laisse traduire). Ce qui est intéressant aussi c'est quand une photo donne l'impression qu'elle n'est pas réelle. Que c'est une peinture, comme cette silhouette dans l'eau. Un vrai moment ou un rêve ? Ou un souvenir ? Bref vous avez capté où je vois un lien entre les deux artistes.
En prime, on a eu la chance d'avoir une lecture des textes présents dans la micro-édition du livret contenant des photos et des textes de l'expo, une lecture qui nous fait voyager, qui nous plonge dans la vie de Franck, à son époque de transition de Lille vers Rennes, un texte rempli de détails qui nous percute a chaque ligne et nous fait réfléchir à notre propre vision de la vie et surtout notre manière d'être. Une ode à l'ouverture de soi, de passer d'un rat de bibliothèque à quelqu'un qui sort de sa zone de confort pour découvrir le monde via la musique, les amis, les sorties dans des bars, les musées, etc... En bref la culture et les liens sociaux ça change un homme !
En plus de ça, Franck a réalisé une bande-son, parfaite pour visiter l'expo avec un support auditif qui pousse l'immersion d'un cran. Une track ambient composée de field recording, d'un pad qui nous tient en haleine toute la track et d'une guitare qui nous transporte davantage. En tant que fan de Board of Canada, j'ai été conquis.
À écouter ici: https://impossibilityofsilence.bandcamp.com/track/peaux-de-la-ville
Enfin bref, vous l'avez compris, on peut être dans un lieu assez banal et se retrouver à voyager chez soi, en France, à Bruxelles ou dans nos pensées. Un grand 10/10 sur cette expo qui personnellement a changé mon approche artistique avec la photo. Je suis le premier à ne pas prendre des photos dans ma ville, Mons, car je ne prends pas le temps de voir les détails, de baisser ou de lever les yeux. C'est ce genre d'exposition que j'adore car on en sort toujours avec quelque chose en plus ! Avec notamment deux livrets (j'ai craqué pour celui d'Esther et de Franck), d'ailleurs celui d'Esther contient aussi d'autres travaux que je vous invite à aller voir ! Et en prime j'ai pris une carte avec le singe de Mons en cyanotype.
On le dit souvent chez Septmille : la culture ne se cache pas toujours là où on l'attend. « Peaux de la ville - Fragments urbains » en est la preuve parfaite. Derrière une porte de bureau syndical, dans un lieu qu'on ne devinerait jamais transformé en galerie, Esther Stevens et Franck Debosque nous rappellent qu'un cadre banal peut accueillir de très grandes choses, il suffit juste d'y croire et de prendre le temps de regarder.
Deux artistes de chez nous, deux regards sensibles sur notre quotidien, et une expo qui mérite clairement le détour.
Alors si vous avez un peu de temps devant vous, allez les découvrir, allez soutenir cette création locale : ça se passe à la Maison des Employés de Mons-Borinage, jusqu'au 28 août, du lundi au vendredi de 8h30 à 14h (ou sur rendez-vous). Fermé les week-ends et jours fériés.
Alors dépêchez-vous pour y aller et surtout, dans votre vie, prenez le temps !