Il est temps de mettre en lien nos conditions de vie actuelles

Et le pillage des cultures ; non seulement celui des terres, mais aussi l'exploitation et donc l'humiliation humaine menée depuis des siècles, « parfois » dans une forme d'invisibilité. Il existe un mépris et un déni des différences, des religions, des rites et des coutumes venant du Sud, et entre autres de l'Afrique — mais ce mépris ne s'arrête pas aux frontières : au sein d'une même nationalité, il prospère tout autant, face aux différences sociales, culturelles ou autres. C'est un paradoxe affolant quand tout ce qui a été mis en place « infléchit » les températures des régions du Sud jusqu'à nous, alors même qu'un endoctrinement médiatique continue de nous aliéner de manière hyperbolique depuis les années 70 et nous pousse ainsi de manière déraisonnable vers une globalisation croissante. Mais l'aveuglement ne fonctionne plus : les « feux d'artifice » sont devenus si éblouissants qu'ils brouillent la frontière entre bêtise organisée et stratégie assumée. 

L'une des pièces qui m'a le plus émue, et dont j'ai choisi de citer quelques extraits tout au long de cette chronique, est celle de Yasmine Laassal, qui raconte une partie de sa vie en tant qu'enfant issue d'un couple mixte illégitime belgo-marocain dans les années 1970. Cette pièce cherche avant tout à mettre en évidence l'importance de ne pas étiqueter les gens, et encore moins de les discriminer. Elle met en lumière la différence de Yasmine — son origine arabe, encore aujourd'hui parfois mal vue — mais nous laisse surtout comprendre qu'aucune normativité ne devrait exister : ni les différences physiques, ni ethniques, ni sociales. 

« Défaut d'origine »

Confrontés à cette lumière immaculée qui jaillit de son corps sur scène, face à nous, prête à se livrer pour nous éveiller à travers une part de son intimité qu'elle nous partage, ses mots si bien pensés font écho à nos fables, à ces récits qui racontent nos sociétés actuelles.

Véritables miroirs pour bon nombre de jeunes et moins jeunes, bercés par la pop culture délivrée par leurs écrans — ici, c'est sa propre pop culture que Yasmine nous raconte. Les années 80 ne sont pas celles d'aujourd'hui, mais elles en sont les prémices : celles de la sollicitation addictive des écrans. On y aperçoit des bouts de sitcoms, mais aussi des films ou des revues d'époque déjà saturés de publicités commerciales. Son seule-en-scène ne l'est pas tant que ça : grâce à un dispositif ingénieux de projection, elle y interprète avec génie les différentes femmes qui ont marqué le début de sa vie. En une fraction de seconde, Yasmine n'est plus tout à fait Yasmine, mais bel et bien une autre personne, capable de nous faire oublier, le temps d'un instant, qu'elle est seule sur scène. On se retrouve alors à naviguer à travers le regard lucide que Yasmine a posé, dès l'enfance, sur sa vie et sur la société dans laquelle elle a grandi.

Le théâtre n'est pas un simple divertissement ; il est un véritable moyen de propagande. Face au mépris de classe que le capitalisme instaure systématiquement, il est impératif de s'engager dans un combat culturel pour défendre notre humanité.

Comme le suggère la chanson Respire de Mickey 3D, nous traitons trop souvent notre monde comme une « fosse à purin ». Dans ce contexte de lutte, la Terre devient symbole de l’humanité. Une entité qui doit se faire guerrière pour survivre face aux multinationales, à l'ultralibéralisme et aux politiques de destruction de la nature menées au profit du capitalisme. Guy Debord souligne d'ailleurs dans La Société du Spectacle (p. 169) : « L'histoire économique, qui s'est tout entière développée autour de l'opposition ville-campagne, est parvenue à un stade de succès qui annule à la fois les deux termes. La paralysie actuelle du développement historique total, au profit de la seule poursuite du mouvement indépendant de l'économie, fait du moment où commencent à disparaître la ville et la campagne, non le dépassement de leur scission, mais leur effondrement simultané. L'usure réciproque de la ville et de la campagne, produit de la défaillance du mouvement historique par lequel la réalité urbaine existante devrait être surmontée, apparaît dans ce mélange éclectique de leurs éléments décomposés, qui recouvre les zones les plus avancées dans l'industrialisation. »

Le premier front de cette résistance se trouve dans la dénonciation des systèmes de manipulation. La pièce « Comment Nicole a tout pété » de Frédéric Ferrer illustre parfaitement avec malice et ironie cette violence. Ce géographe devenu metteur en scène démasque le « brainwashing » des citoyens autour de l'exploitation d'une mine de lithium. Il montre comment les entreprises manipulent les plannings de conférences villageoises pour donner l'illusion d'une écoute démocratique et faire croire qu'un dialogue est encore possible, alors que la décision du pillage est déjà actée. Ces réunions ne servent finalement qu'à « noyer le poisson », le tout dans une ambiance de légèreté jouant des codes du divertissement, sous des sonorités électro et contemporaines.


Extrait de « Défaut d’origine » de Yasmine Laassal et Bouchra Ezzahir - p.9
 

Mon prénom, c'est Yasmine.

Ça veut dire « le jasmin », cette toute petite fleur qui sent si bon à la nuit tombée.

C'est ma mère, qui a trouvé ce prénom dans le Télé 7 jours d'avril 1976.

Elle était là, seule, après avoir accouché, arpentant le couloir de la maternité, sans prénom prévu pour une fille.

Et tout à coup, sur la table basse, elle tombe sur ce magazine TV, avec l'actrice Rita Hayworth en couverture.

Et effectivement, on peut trouver, page 109, entre la pub pour Laxibel, votre nouveau laxatif naturel et celle pour Pédi-relax, 3 conseils relax pour des pieds reposés, la star atomique Rita Hayworth et sa fille Yasmine.
 

Ce mépris se prolonge jusque dans l'intimité du foyer avec « I Will Survive » des Chiens de Navarre. L'œuvre explore entre autre la soumission humaine dans les relations sociales et la manière dont certains hommes, humiliés publiquement dans leur travail et soumis par d'autres, finissent par déverser ce mépris sur leurs conjointes, perçues comme des proies plus petites et plus faciles. À travers l'abus d'alcool et la « bienséance » de l'alcoolisme social, la pièce montre l'engrenage de la violence conjugale qui détruit la confiance des femmes et les marginalise psychologiquement, les rendant aux yeux de la société « mauvaises mères » ou « mauvaises citoyennes » parce qu'elles sont perpétuellement malmenées. Face à cette société où l'on cherche à « écraser pour mieux régner », les « A »rts proposent une alternative contre la misogynie, le racisme protéiforme et les violences sexistes. À l'heure où les hommes et les femmes doivent rester solidaires et s'unir, le festival Guerrières — d’ailleurs merci à Bérengère Deroux d'aller voir ces spectacles exaltants et de les programmer, ici à Mons — propose une alternative à ce qui divise les genres plutôt que de les unir, et à la violence ambiante.


Extrait de « Défaut d’origine » de Yasmine Laassal et Bouchra Ezzahir - P.29
 

Je ne sais pas vous, mais moi je me suis souvent demandé ce qui avait pu favoriser un imaginaire collectif aussi hostile envers les Arabes, envers leur culture, leurs langues, leurs traditions...

Parce que les Arabes ont eu leur heure de gloire, leurs siècles même, au pluriel! Bon, j'ai découvert ça il n'y a pas très longtemps... Ouais, il était temps.

Mais qu'est-ce qui s'est passé?

Qu'est-ce que vous foutiez les Arabes, qu'est-ce que vous foutiez pendant que l'Europe, avec son raffinement, ses Lumières, sa technologie, devenait le phare des peuples du monde entier?

La Grande-Bretagne, énorme! L'Italie... n'en parlons même pas!

La France!

La France rayonne.

Regardez les Français quand ils sont à l'étranger. Ils ont une assurance et une fierté que moi je leur ai toujours enviée, en tant que... Belge. Les Français vous parlent de la France comme s'ils en étaient les propriétaires terriens, comme s'ils avaient participé à l'élaboration des plans de la tour Eiffel, comme s'ils avaient peint Le déjeuner sur l'herbe! Ah non mais vraiment, la France, la France!

C'est un état d'esprit! Inoculé depuis la tendre enfance.

Alors prenons-en de la graine, hein! Arrêtons de nous excuser et de nous faire tout petits!

C'est aux Belges que je m'adresse, là!
 

Dans « Elles se sont méfiées du loup mais elles n'avaient pas vu le crocodile », Éline Schumacher et Sarah Hebborn utilisent l'humour, la légèreté et le surréalisme d'un château gonflable qui se gonfle et se dégonfle pour mettre en scène des êtres qui s'allient. Malgré les jugements et le mépris passager, ils choisissent de revenir à la raison pour éviter de laisser le « crocodile » sortir de son lit. Ils invoquent l'union, le partage et le pardon plutôt que la soif de rabaisser l'autre pour exister — alors restons vif·ve·s et « arrêtons de nous excuser et de nous faire tout petit·e·s ! »
 

Extrait de « Défaut d’origine » de Yasmine Laassal et Bouchra Ezzahir - p.19 


Blanche neige
 
J'ai 6 ans. On joue sous le préau avec Marie-Eglantine et Marie-Amélie, les filles populaires de l'école primaire. Surtout Marie-Eglantine, la fille du Directeur, Marie-Eglantine la si jolie, qui plait tant aux garçons. Nous jouons à la princesse enfermée dans une tour et je veux, moi aussi, faire la princesse, ce qui pour une raison inconnue m'est toujours refusé. Ce jour-là, un peu rebelle, je réclame le rôle!
 

Cette quête de solidarité se poursuit avec « Beauty Salon » de Kapi Kapinga Grab, où un salon de coiffure afro devient un refuge et un espace de résistance pour quatre femmes noires luttant contre le racisme structurel. La pièce, jouée en trois langues par des comédiennes de différents cantons suisses, dénonce également le mépris social qui empêche l'accès au travail malgré les diplômes. Est-ce la peur de la supériorité qui engendre tant de mépris ?

À travers des scènes mouvementées et parfois plongées dans l'obscurité où seul le rythme et les tenues fluorescentes subsistent comme des esprits revenant sur scène, le spectacle nous rappelle notre droit à la différence. Elles évoquent aussi la spoliation historique, comme celle de Salomon Linda, créateur de Mbube en 1939, qui vécut dans la pauvreté pendant que d'autres s'appropriaient son succès avec The Lion Sleeps Tonight. La pièce a fait résonner en moi un lien avec les différentes prises de décisions politiques de notre pays quant à l'accès aux études, de plus en plus complexe. Lorsque les comédiennes chantent « je kiffe mon Afro », une alarme retentit et elles scandent « C'est la panique, le système panique », cette pièce nous invite à l’émancipation de l’hégémonie étatique.


Extrait de « Défaut d’origine » de Yasmine Laassal et Bouchra Ezzahir - p.31 


Yasmine répète en boucle, devant son miroir, un dialogue tiré de la version française du film Amadeus de Miloš Forman.

CATERINA CAVALIERI : Alors? Comment trouvez-vous? Cela est Turc! D'après mon coiffeur, il parait que cette année la mode est aux Turcs!

SALIERI : Ah oui? Que vous a-t-il dit d'autre aujourd'hui? Dites-moi tous les potins!

CATERINA CAVALIERI : Il parait que vous auriez vu Mozart!

SALIERI: Les nouvelles vont vite.

CATERINA CAVALIERI : On lui aurait même déjà passé commande d'un opéra! Oh! Il y aura peut-être un rôle pour moi?

Yasmine aime particulièrement répéter ces mots : « Il y aura peut-être un rôle pour moi...»

SALIERI: Non!

CATERINA CAVALIERI : Comment le savez-vous?

SALIERI : Savez-vous où il se déroule ma chère? Dans un harem! Un bordel!


La nécessité du collectif au cœur de « Voir clair avec Monique Wittig » par le collectif DameChevaliers. Ce spectacle crée un cercle de paroles autour des articles de Monique Wittig pour inventer de nouveaux possibles face à l'oppression de genre : se libérer du patriarcat et de l'hétéronormativité, grâce à la vulgarisation — mieux encore, à la poétisation — de la pensée Straight. Autour d'un feu de camp et de musiques électroniques, ce duo réussit à nous faire rêver comme des enfants, espérer, frissonner, tout en nous envoûtant par leur relation saine, débordante d'humour et de légèreté, et pourtant portée par des thématiques si fortes. Parce qu'Adèle Haenel, c'est aussi celle qui dénonce le silence qui suit les agressions sexuelles — un silence organisé, soit en niant les faits, soit en dévaluant les victimes : « Vous ne valez rien, donc ce n'est pas grave ». Elle nous invite à nous éduquer à la révolte plutôt que de nous enfermer dans un déni confortable face à un système parfois mortifère qui nous vole notre énergie, notre vitalité et notre sensibilité. Récupérer sa vie pour soi, apprendre à faire respecter ses limites, c’est refuser de collaborer à cette désensibilisation.
 

Extrait de « Défaut d’origine » de Yasmine Laassal et Bouchra Ezzahir - p.22
 

Après Marilyn, comme métier, j'ai voulu faire journaliste.

Pour que mon père me regarde, aux infos!

Je passais ma vie devant la télé !

Je croyais à fond à toutes les histoires que je regardais!

Je croyais à fond à toutes les histoires que je m'inventais.

Je voulais être dedans !

Dans ces vies pleines de lumière et d'amour!

Des Arabes, il n'y en avait pas dans mon entourage.

Il n'y en avait pas dans mes feuilletons préférés.

Personne.

Je suppose qu'il y en avait dans les rues de la petite ville de mon enfance, mais je ne les voyais pas ou je ne voulais pas les voir, je ne sais pas.

Il y a quelques années, comme beaucoup de gens, j'ai fait ce test ADN, là, vous savez? MYheritage...

C'était chouette à découvrir, mais ça n'a pas changé

grand-chose en fait.

Mon ADN se réclame de 36,1% marocaine. 36 %.

Une petite part très visible.
 

Cette réappropriation du corps et du désir se retrouve dans « La Grande Nymphe » de Lara Barsacq. En déconstruisant le mythe de la nymphe figé par le regard masculin depuis des siècles, la chorégraphe célèbre le désir libre. Car oui, être une femme, c'est réussir à s'émanciper des diktats de beauté, croire en soi, oser porter ses formes, cette grâce supposée que l'on tente parfois de cacher pour éviter les regards. Chaque individu vit sa féminité ainsi que sa masculinité comme il le peut et comme il le veut — car ne l'oublions pas, chaque sexe porte en lui, plus ou moins, de féminité ou de masculinité. Ces danseuses partent à la recherche, en chaussant leurs meilleurs patins et avec détermination et entraînement, à s'améliorer dans cet art délicat qu'est le fait de glisser tout en restant en équilibre, et explorent ensemble ces anciennes iconographies. Elles transforment des postures parfois maladroites en un hymne au pouvoir libérateur du corps, loin de l'hypersexualisation et des normes factices. Lara Barsacq et Marta Capaccioli proposent une figure contemporaine qui assume sa sensualité tout en s'appropriant la bestialité du faune pour créer un nouvel imaginaire, une ode à l'authenticité des corps émancipés, entre grâce naturelle et vivacité, le tout aux sonorités héritées de Debussy et aux mouvements graciles des Ballets russes.
 

Extrait de « Défaut d’origine » de Yasmine Laassal et Bouchra Ezzahir - p.36
 

C’est comme si quelqu’un avait éteint la lumière. Plus de joie, plus de jeux, plus de regards tendres et affectueux... Des regards pénétrants que je ne comprends pas et qui me mettent mal à l'aise.

Le regard des hommes sur mon corps.

Ce corps qui à nouveau se contracte, il a envie de se cacher, il a envie de disparaître.

Tous ces regards braqués sur moi, dans la rue, partout.

Et ces questions incessantes dans une langue que je ne comprends pas. Et ce manque dévorant de père, partout, tout le temps.

Dans ce deuxième pays désormais, plus de place non plus.

Un temps

J'ai été formée, comme on dit, tôt.

J'ai eu des formes tôt.

Et quand le corps change, avant même de comprendre ce qu'est le désir, le sien, celui de l'autre, ben...

J'avais envie qu'on me remarque et en même temps non.

Je recevais des regards, mais pas du tout ceux que je voulais.

Il est étrange tout à coup ce nouveau pouvoir... un pouvoir... mais qui vous massacre.

Le corps de la femme, quand il se détache de celui de la petite fille, c'est quelque chose... 
 

Et pour finir, parlons de la pièce : « Dans la solitude des champs de coton » de Bernard-Marie Koltès qui utilise les mots comme des armes. Dans un face-à-face nocturne entre un dealer et un client, la mise en scène de Jean-Michel Van den Eeyden interroge, par ces figures, la suprématie du commerce et l'hypocrisie des échanges qui finissent par anéantir toute élévation spirituelle et, avec elle, toute conscience sociétale. Car c'est bien là le propos, à force de maintenir les codes commerciaux et les apparences, nous laissons notre humanité se consumer dans sa bassesse primaire — entre ce que l'un a à offrir et ce que l'autre veut — jusqu'à ce que le partage véritable se perde.

Marc Zinga y incarne un dealer d'une joute verbale saisissante, personnage habité d'une diplomatie et d'une philosophie exacerbées, qui met en lumière la difficulté d'exister autrement quand tout vous a conditionné à n'être que cela. La pièce révèle avec acuité combien il est difficile, des deux côtés — client comme dealer — de sortir du confort dans lequel la société nous a laissé glisser, petit à petit. Marc Zinga réussit à incarner cette complexité avec élégance.

En conclusion, ce parcours nous apprend que pour lutter nous devons maintenir un regard compréhensif, empathique, sans mépris ni condescendance. Le théâtre est une invitation à se laisser surprendre et à partager les histoires que la vie nous enseigne. Pour participer à cette nécessaire révolution culturelle, rendez-vous au Festival au Carré, organisé par MARS, dès ce mercredi, 1er juillet.

Publié le 30 Juin 2026 par

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