Sculpter l'espace - Lucia Bru, Aux choses même

 

 

lumière qui tombe
depuis les grandes fenêtres sablées
et frappe les cubes sur le sol

jetés - déposés

porcelaine
cristal sablé, cristal poli

coexistence des matières, des brillances et des opacités
un tas qui porte la mémoire du geste
entre contrôle et entropie

 

 

(movidas) Amas - Cristal de Saint-Louis, porcelaine - Photo : Philippe De Gobert. © SABAM Belgium 2026
(movidas) Amas - Cristal de Saint-Louis, porcelaine - Photo : Philippe De Gobert. © SABAM Belgium 2026

Le Plein et le Vide

Ce qui me frappe en premier lieu devant les œuvres de Lucia Bru, c’est l’impression de naturel. Par les matériaux bien sûr, souvent minéraux, mais, surtout, par la disposition des éléments. Il y a cette sensation que « chaque chose est à sa place », qui me rappelle quelque peu celle des jardins zen japonais. 
Une comparaison qui n’est pas à prendre au sens littéral, bien sûr : formellement, et métaphysiquement (quoique l’on y trouve une même sensibilité aux énergies des choses et du vide), il s’agit bien de deux univers très différents. Mais il y a quelque chose qui est de l’ordre de l’économie de l’espace, de l’agencement des volumes. 

L’espace. La matière. Deux notions qui sont au centre du travail de Lucia.

Comme les jardins zen, mais plus encore que ceux-ci, les pièces de Lucia Bru expriment une tension entre le plein et le vide. Entre le léger et le lourd. Entre la solidité et la fragilité. Entre le naturel, et les formes travaillées par la main humaine. Entre la forme et l’informe, c’est-à-dire entre l’entropie et le contrôle.

En cela, si les tas de Lucia Bru, qu’elle appelle movidas (un terme espagnol qui exprime à la fois un mouvement internet et externe, et évoque la Movida des années 1980), comme celui qui est exposé ici, créé lors de sa résidence d’artiste à la cristallerie Saint-Louis en 2017 pour la Fondation Hermès, nous ramènent à toute une iconographie du tas dans l'art contemporain, à commencer par ceux que Robert Morris réalisait dans les années 1960, leur philosophie est loin des préceptes de l’anti-form chers à ce dernier et aux pionniers du land art : ils revendiquent en effet un certain esthétisme. La finalité y est bien la production d’une forme, qui entre en dialogue avec l’espace, la lumière, les corps qui la regardent. 

Des sculptures qui sont aussi particulièrement marquées par le geste : ces sculptures voyagent, d’une exposition à une autre, et pour reformer le movidas, dans chaque nouveau lieu les mêmes gestes sont toujours répétés. Le corps de Lucia garde t’il alors la mémoire du geste, comme celui d’un.e danseur.euse qui ne pense plus le geste de sa chorégraphie mais l’exécute par mémoire musculaire ? Peut-être.

(movidas) et (limite) - Photo : Philippe De Gobert. © SABAM Belgium 2026
(movidas) et (limite) - Photo : Philippe De Gobert. © SABAM Belgium 2026

Mobilité de la sculpture

Le tas est pour moi une forme élémentaire en sculpture, une forme première, qui m’intéresse beaucoup puisque c’est une forme mobile.
L.B

L’on se surprend pris par l’envie transgressive de voler un cube de porcelaine ou de cristal. L’on fantasme à l’idée d’en garder un pour soi. C’est alors un morceau de la sculpture qui voyagerait avec nous vers un autre lieu. 

Ne le faites pas : les movidas ne sont pas des œuvres participatives. Mais de fait, il arrive à Lucia d’en offrir.

Les cubes en porcelaine, les tout petits, il m’arrive à des moments d’en donner, de les partager. Et ce qui me plaît c’est de penser qu’il y a une sculpture dont je ne maîtrise pas la forme, qui appartient un peu à tout le monde, et qui a une mobilité extrême.
L.B

Ainsi certains éléments de la movidas sont-ils détachés de l’œuvre et la sculpture est, très partiellement, éparpillée.

Un geste qui m’évoque les fameux bonbons de Félix Gonzalez-Torres. Mais Sans Titre (Portrait de Ross à L.A) (1991) manifeste lui une mobilité plus extrême encore, les bonbons pouvant être consommés par les spectateurs et spectatrices.

Les movidas sont souvent exposés à côté de pièces très massives, lourdes, comme, souvent, les aérocubes, faits de la rencontre entre deux matières à priori opposées autant par leur nature que par la symbolique qui leur est traditionnelle associée : le ciment et le cristal. 

J’aime bien ces deux atmosphères, d’avoir une hyper mobilité et une incertitude et puis de l’autre côté d’être vraiment dans le plein, dans l’immobile et dans la masse très lourde.
L.B

(Encore une fois, comment ne pas penser aux jardins zen ?)

La grande étagère de la salle 1 - Petits formats, matériaux divers - Photo : Philippe De Gobert. © SABAM Belgium 2026
La grande étagère de la salle 1 - Petits formats, matériaux divers - Photo : Philippe De Gobert. © SABAM Belgium 2026

Une œuvre en flux

“Il est intéressant de créer des choses qui rendent possibles d’autres choses, ou d’autres manières de faire” 
Bruce Nauman

Si les movidas et masses s’imposent à nous, dans la première salle du parcours de l’exposition c’est à nous à nous rapprocher des choses. Ce n’est plus ici l’objet qui vient au corps mais le corps qui vient à l’objet : des étagères sur lesquelles sont disposées de petites sculptures de différents matériaux. Elles manifestent là encore un goût pour la coexistence des formes : Lucia aime « construire une pièce avec une autre ». Souvent, cette cohabitation prend la forme de structures « solides » posées sur un support meuble. 

Ces étagères reproduisent celles qui sont présentes dans les ateliers de l’artiste. Elle y conserve ses archives, qui deviennent souvent points de départ à de nouvelles pièces. La création est un flux, un process en perpétuel devenir.

"Léon" (vidéo) - Photo : Philippe De Gobert. © SABAM Belgium 2026
"Léon" (vidéo) - Photo : Philippe De Gobert. © SABAM Belgium 2026

La question de l'échelle

Les œuvres de Lucia Bru explorent les rapports de force, les interactions entre les matières, entre les grandes et les petites choses. Ainsi au Twenty-first Floor, à la Galerie Axel Vervoordt de Hong Kong, le tas y est-il présenté en parallèle avec la montagne, visible en arrière-plan depuis la fenêtre de la galerie du 21ème étage du building.

Cette notion d’échelle est fondamentale chez la sculptrice et se retrouve dans la vidéo présentée au MACS : à l’inerte de la sculpture est associé du vivant : le chat. La vidéo, projetée sur un écran qui occupe toute la hauteur de la salle, agrandit les dimensions des sculptures et du chat, créant un décalage avec notre échelle à nous, humains présents dans la salle d’exposition.

L’animal y est aussi modèle : il nous invite à « être pleinement là, comme un chat peut l’être ». 

(lignes) Porcelaine
(lignes) Porcelaine

Le corps de l'artiste. Notre corps.

Je suis partie prenante de tous mes travaux. Je les réalise tous. […] J’ai du mal à imaginer ne pas être en contact direct avec la matière.
L.B

Lucia a besoin de s’«engager physiquement dans l’objet construit ». A contrario d'un certain nombre d’artistes contemporains pour qui la réalisation matérielle de l’œuvre est secondaire et peut être sous-traitée, Lucia tient à réaliser elle-même ses objets. Ainsi les mini cubes de porcelaine, objet récurrent, sont découpés à la main. Ce ne sont pas des cubes parfaits, mais des formes qui gardent la trace de l’imprécision humaine : leurs petites asymétries et déformations font de chaque cube une pièce unique.

Il faut laisser une place à l’imprécision, à l’accident, à une part d’aléatoire. En d’autre termes, à l’humain. 

Les œuvres de Lucia se créent lors de leur fabrication même, sans schémas préalables, moitié improvisées, dans une interaction continue entre le corps et la matière : « poser des questions à la matière et voir quelles réponses je vais obtenir. »

(miroirs) Porcelaine et platine
(miroirs) Porcelaine et platine

 

dans le miroir de porcelaine
les lumières dansantes 
les visages qui se reflètent
grimaçants
déformés

miroirs qui nous rappellent à nous
à nos corps

le corps, toujours central dans l’œuvre de Lucia
le corps de l’artiste
notre corps

 

(miroir) Plâtre, graphite
(miroir) Plâtre, graphite

Une présence discrète

« Je considère l’espace comme un matériau. L’articulation de l’espace a fini par prendre le pas sur d’autres préoccupations. J’essaie d’utiliser la forme sculpturale pour rendre l’espace distinct. »
Richard Serra

 

L’on compare volontiers le travail de Lucia à celui d’Eva Hesse, pour l’importance du travail sur les matières, la prééminence du geste et du process, l’opposition entre le fragile et le massif, ou encore entre le contrôle et le hasard. Et la pratique de Lucia peut en effet être vue dans la continuité du post-minimalisme.

(À la fin des années 1960 et durant les années 1970, les artistes associés à ce mouvement, tout en poursuivant l’économie des formes et le rejet de l’expressionisme chers au minimalisme, s’émancipaient des « dogmes » de ce dernier (froideur géométrique, neutralité des matériaux, exécution industrielle…) et revendiquaient une approche plus sensible, plus organique, l’expérimentation avec les matériaux et textures, et une réalisation souvent manuelle.)

Mais c’est avec un autre sculpteur associé à ce courant artistique que j’oserais un parallèle, plus risqué peut-être : Richard Serra.
La familiarité de leurs travaux saute sans doute moins aux yeux, c’est vrai, tant les sculptures de Serra, massives, monumentales, et réalisées selon des procédés de fabrication industrielle, semblent formellement différentes de celles de Lucia Bru.

Pourtant, j’y vois un même rapport à l’espace et au vide. Un même jeu sur l’équilibre, sur la fragilité apparente des dispositions. Un même travail sur des formes qui ne sont pas tout à fait parfaites : des pièces qui se s’imbriquent pas tout à fait les unes avec les autres, qui exploitent la force esthétique du vide intersticiel.

J’y vois enfin et peut-être surtout, un même rapport au regardant : chez Serra comme chez Bru, la sculpture est avant-tout corporelle. Elle est conçue en fonction du corps des spectateur.ices.

 

(limites) Papercrete (papier, sable, ciment)
(limites) Papercrete (papier, sable, ciment)

un angle droit
une surface lisse, semblée tracée par un procédé industriel

l’on tourne autour de l’objet
et alors, à l’extérieur, une surface brute, accidentée

mémoire du geste : l’on y voit les traces des mains

sous l’objet, entre celui-ci et le sol,
l’ombre, le vide
comment repose-t’il ?
est-il stable ? en équilibre ?

 

La sculpture, faite de papier journal, sable et ciment, est réalisée de l’extérieur vers l’intérieur, par pression des mains. Son pendant, de l’autre côté de la salle : un autre bloc produit cette fois à partir de l’intérieur.

(limites) (détail) Papercrete (papier, sable, ciment)
(limites) (détail) Papercrete (papier, sable, ciment)

Des blocs à la fois bruts et construits qui me rappellent la rugosité de certains de ceux d’Ulrich Rückriem : l’on y trouve ce même contraste entre netteté de certains angles ou surfaces et texture accidentée de la pierre, une même présence, une même esthétique qui ne s’impose pas au premier regard, mais qui se gagne.

Car comme chez l’Allemand, et loin du hiératisme et du caractère spectaculaire des volumes de Serra, les sculptures de Lucia s’imposent lentement, dans la subtilité. L’artiste y est presque en retrait, elle ne s’impose pas bruyamment : elle dialogue avec la matière. Elle manifeste une volonté de simplicité, recherche un « lâcher-prise sur la position des choses dans l’espace. »

 

(limites) et (movidas) - Photo : Philippe De Gobert. © SABAM Belgium 2026
(limites) et (movidas) - Photo : Philippe De Gobert. © SABAM Belgium 2026

Sculpter l'espace

« Le Vide vise la plénitude. C’est lui en effet qui permet à toutes choses « pleines" d’atteindre leur vraie plénitude. » 
Lao Tseu

L’on dit souvent que les éléments les plus importants, en musique, sont les silences.
En cela, l’œuvre de Lucia est pour moi éminemment musicale. Les objets y sont disposés dans la salle d’exposition comme le seraient les sons d’une composition, sinon "minimaliste", en tout cas dépouillée. Les objets de Lucia révèlent l’espace comme les sons permettent d’écouter les silences. Il faut prendre le temps d’éprouver l’objet, de le ressentir.

Je ne sais si Lucia est familière du travail de ce compositeur, mais je vois dans ses objets (j’ai envie d’écrire, « j’entends ») une correspondance assez frappant avec les productions sonores de Steve Roden. Il y a un côté granuleux dans la musique de Roden, un travail sur les textures, mais surtout une certaine économie du son, jusqu’au presque inaudible, et une façon de laisser respirer les silences. Une musique plutôt contemplative, méditative, mais marquée par la mélancolie et non dénuée d’une certaine tension. 

Plus littérale, plus évidente, l’analogie avec la musique de La Monte Young, pionnier du mouvement minimaliste en musique, va de soi. Mais surtout lorsque celui-ci produit un minimaliste impur, où s’invitent les dissonances, et où la place des silences est centrale, comme ici.

La sculpture est un moyen d’occuper l’espace.
L.B

C’est ce silence, ce vide, qui constitue il me semble le coeur du travail de Lucia. 

Ses sculptures révèlent l’espace

À tel point que, dans une salle habitée par les volumes de l’artiste, l’on a envie de se poser cette question : l’œuvre de Lucia, est-ce la sculpture ? Ou est-ce l’ensemble de l’espace occupé, sculpté par elles ? Mais finalement, n’est-ce pas là une question que pose dans son essence une sculpture ? C’est par son rapport à notre corps et à l’espace que celle-ci existe.

Tous ces mots ne sont que des propositions : des angles d’approches. Il y en a beaucoup d’autres. Mais comme le suggèrent peut-être ses Journaux exposés dans la dernière salle de l’exposition (sur des pages de journaux qu’elle collecte depuis plus de vingt ans et qu’elle colle sur un support en bois, Lucia colle de petits blocs de porcelaine, d’une manière qui rappelle la mosaïque, de façon à couvrir le texte et ne laisser apparaître que l’illustration), l’excès de langage est peut-être une faute. Il nous faut maintenant oublier quelque peu ces mots. Désapprendre, pour réapprendre à voir et, surtout, à éprouver par le corps les volumes et les espaces.

Car l’essentiel est ailleurs. Dans l’indicible, le sensible. Il me faudra revenir voir et éprouver ces pièces, au calme, lorsque les salles seront vides et que n’y résonneront plus que les bruits des pas. Et alors, c’est le vœu de Lucia, revenir aux choses même. Revenir à l’ici et maintenant. « Revenir à la simplicité de regarder une sculpture ».

Lucia Bru
Aux choses mêmes

14/06 > 01/11/26
MACS - Musée des Arts Contemporains Grand Hornu

 

 


Lucia Bru
Née en 1970 à Bruxelles
Vit et travaille à Bruxelles

Diplômée en 1994 à l’ENSAV, La Cambre, Atelier de Sculpture
1996–2004 Professeure à l’ENSAV, La Cambre, Atelier de Sculpture
Depuis 1995 Professeure à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Gilles, Atelier de Sculpture

 

 

Human made - Cet article n'a pas été rédigé par une ia.

Publié le 18 Juin 2026 par

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