Qui est légitime de photographier qui ?
Photographier quelqu’un n’est jamais un geste tout à fait innocent. Derrière l’appareil, quelqu’un choisit un angle, un cadre, une lumière, un instant. Devant l’objectif, une personne devra peut-être vivre longtemps avec l’image produite.
Cette question de la légitimité me revient régulièrement. Ai-je le droit de raconter cette histoire ? Suis-je la bonne personne pour le faire ? Mon regard ne risque-t-il pas de prendre trop de place ? Sommes-nous réellement alignés sur ce que cette image dira une fois publiée ?
Je n’ai pas de réponse arrêtée.
Une photographie ne se contente pas de montrer
La lecture d’une analyse de l’IRFAM, « La photographie des personnes exilées : entre témoignage et appropriation du récit », a ravivé ces interrogations. À partir, notamment, des images réalisées au parc Maximilien à Bruxelles, l’article questionne la représentation des personnes exilées dans les médias et les espaces artistiques.
Même animé par une intention humaniste, un photographe peut réduire une personne à sa vulnérabilité et la figer dans le rôle de la victime. Son histoire, ses désirs, son humour et ses projets disparaissent alors derrière une image de détresse plus forte que le reste.
L’article nous invite donc à dépasser la seule question de l’intention. Qui choisit ce qui sera montré ? Qui bénéficie de la visibilité générée par l’image ? Quelle place reste-t-il à la personne photographiée dans la construction de son propre récit ?
Ces interrogations sont inconfortables, car la photographie documentaire repose sur la conviction que montrer peut être utile. Mais témoigner de ce que certains préféreraient ignorer ne nous dispense pas de considérer ce que l’image produit pour celle ou celui qui se trouve devant l’objectif.
Derrière mon appareil
Je me suis posé ces questions en réalisant une série de portraits pour Caritas International dans le cadre de la campagne européenne #WhatIsHome, consacrée à ce qui nous fait nous sentir chez nous.
Face à chaque personne, je devais choisir le lieu, la distance, l’expression et ce qui resterait hors champ. Fallait-il rechercher une image immédiatement forte ou accepter quelque chose de moins spectaculaire, mais peut-être plus juste ?
Une intention sociale ou une cause juste ne rendent pas automatiquement le regard juste.
Avec le temps, j’en suis venu à penser que la bonne question n’est peut-être pas seulement : « Suis-je légitime ? » Posée ainsi, elle appelle une réponse binaire : autorisé ou interdit.
La légitimité peut aussi se construire dans la relation, le temps accordé, la clarté de l’intention et la possibilité réelle de dire non. Elle suppose de parler avec une personne et non simplement sur elle, puis d’accepter qu’elle puisse ne pas se reconnaître dans une image que nous pensions respectueuse.
Sortir de l’entre-soi
Reconnaître les rapports de pouvoir qui traversent la photographie ne signifie pas, à mes yeux, que nous devrions uniquement photographier ce qui nous concerne directement.
Si chacun ne pouvait raconter que son milieu ou une expérience personnellement vécue, nous renforcerions l’entre-soi que nous cherchons à dépasser.
Et on aurait pas eu la magnifique série photo et exposition de Thomas Freteur "Anomia", ou encore les images du collectif Huma qu'ils ont réalisés lors de photoreportage puis qu'ils ont ensuite exposé sous le nom "résonances".
La photographie m’intéresse aussi parce qu’elle m’oblige à sortir de mon cadre et peut créer une rencontre avec une réalité qui n’est pas la mienne. Renoncer à cette possibilité ne garantirait pas une représentation plus juste.
Être directement concerné donne une connaissance irremplaçable, mais ne supprime ni les choix de cadrage ni les biais. Un regard extérieur n’est pas nécessairement dominateur, à condition de reconnaître d’où il regarde et ce qu’il ne comprend pas.
Le véritable enjeu me semble donc être la pluralité. Comme nous défendons le pluralisme des opinions dans les médias, encourageons un pluralisme des regards photographiques sur un même sujet.
Cela implique d’ouvrir les rédactions, les commandes et les galeries aux personnes trop souvent photographiées sans pouvoir diffuser leurs propres images. La question n’est pas seulement de savoir qui possède l’appareil, mais qui a accès aux espaces où une photographie devient visible.
La vie continue hors du cadre
Le témoignage de Kim Phuc Phan Thi, publié par Courrier international, donne un visage à cette réflexion. En 1972, à 9 ans, elle a été photographiée par Nick Ut alors qu’elle fuyait une attaque au napalm au Vietnam. L’image est devenue un symbole des horreurs de la guerre.
Mais derrière le symbole, une enfant a dû continuer à vivre.
Kim Phuc raconte avoir longtemps détesté cette image, qui exposait sa nudité et semblait définir son existence. Mais après avoir déclenché, Nick Ut a posé son appareil, l’a enveloppée dans une couverture et conduite à l’hôpital. Il lui a sauvé la vie.
Aujourd’hui, elle considère cette photographie comme son histoire et se dit fière d’être devenue un symbole de paix. L’image a donc pu témoigner, blesser, mobiliser, puis être réappropriée.
Une phrase de Kim Phuc me poursuit : « Nous ne sommes pas des symboles. Nous sommes des êtres humains. »
Une image arrête une fraction de seconde, tandis que la personne continue à vivre et à se raconter autrement. Le photographe maîtrise son cadre, mais jamais entièrement ce que l’image deviendra.
Assumer son point de vue
La neutralité totale n’existe probablement pas. Faire comme si elle existait peut même devenir une façon d’éviter nos responsabilités.
L’enjeu est de savoir d’où l’on regarde, de reconnaître ses biais et d’accepter la discussion. Parfois, il faut nuancer. À d’autres moments, il faut assumer une prise de position, sans confondre notre interprétation avec la totalité de l’histoire.
Avant de déclencher, quelques questions devraient rester avec nous : pourquoi ai-je besoin de cette image ? Que montre-t-elle de la personne au-delà du sujet traité ? Peut-elle réellement refuser ? Qui parlera lorsqu’elle sera diffusée ? Et qui en bénéficiera ?
Ces questions ne fournissent aucun mode d’emploi. Elles maintiennent un doute utile, celui qui empêche la certitude de se transformer en domination.
Il ne s’agit ni de parler à la place de l’autre, ni de s’interdire de regarder au-delà de sa propre expérience. Il s’agit de créer une relation et d’accepter que notre photographie ne montrera jamais qu’une partie de l’histoire.
Peut-être la légitimité ne se possède-t-elle pas une fois pour toutes. Peut-être se rejoue-t-elle à chaque rencontre, devant chaque visage et à chaque pression sur le déclencheur.