Cristina Garrido - Honoré δ’O – Nedko Solakov : trois regards sur la perception
« Le passé doit être modifié par le présent autant que le présent est orienté par le passé. »
T.S. Eliot
Visitant une exposition vous vous trouvez devant, disons, une peinture du XVIème siècle. Admettons qu'elle soit parfaitement conservée, restaurée, et que rien ne la distingue visuellement de l'état dans lequel elle se trouvait en sortant de l'atelier.
Et pourtant : vous la regardez maintenant, avec votre regard du XXIème siècle et cinq siècles d'art qui vous séparent. Elle vous rappelle peut-être un·e peintre qui naîtra plusieurs siècles après sa création. Vous répondrez peut-être que vous n'y connaissez pas grand chose et que pour vous l'art est surtout affaire de ressenti. Mais l'on sait bien qu'un regard parfaitement naïf n'existe pas. Que vous le vouliez ou non, vous êtes conditionné·e par toutes les œuvres que vous avez vues. Par toutes les images, artistiques ou pas, que vous consommez tous les jours. Vous regardez cette peinture par le prisme de votre propre grille de lecture.
Car autant que l'artiste, et peut-être plus encore, ce sont les personnes qui la regardent qui font l'œuvre et lui donnent sens : l'appréhension d'une œuvre est, toujours, contextuelle. De même, le rôle des institutions muséales (commissaire, scénographe, photographe d'exposition, critique…), dans la présentation de l'art est-il central dans la façon dont nous recevons une le travail d’un·e artiste.
Cette interrogation sur la subjectivité de la perception, sur la manière dont notre identité et le contexte définissent à la fois la production artistique et sa réception, est au cœur du travail de Cristina Garrido.
En entrant dans la première salle, l'œil est naturellement attiré par cinq grands tableaux constitués de rectangles de couleurs, organisés suivant les normes d'un nuancier Pantone. L'on s'approche, et l'on découvre que chacun de ces rectangles est un morceau de ciel, extrait de peintures produites du XVIIème siècle à nos jours. Sous chaque morceau de ciel, une légende : le nom de l'artiste, le titre du tableau et son année de production.
Toutes ces peintures, choisies par l'artiste parmi les collections de musées européens, ont en commun de représenter des villes ou paysages de lieux qui furent, à différentes époques, des centres artistiques majeurs : Paris ; Londres ; l'Espagne ; les États-Unis ; les Pays-Bas et la Belgique. Inspiré par l’écrivain Jorge Luis Borges, qui critiquait l'obsession pour la couleur locale dans la littérature, Local Color is a Foreign Invention (2020 à aujourd'hui), examine comment les artistes occidentaux ont représenté le ciel depuis le XVIIème siècle à nos jours.
Complétant pertinemment cette série, Venice from London – London from Venice (2024) reproduit deux cartes postales, Londres peinte par le vénitien Canaletto, et Venise peinte par le londonien Turner : la représentation de la ville de l’autre est marquée par l’époque, l’origine géographique, et ce que l’on appelait alors l’école de peinture de l’artiste.
Dans cette exposition, beaucoup d’autres choses fascinantes/amusantes/interpellantes : des make-up artists dont le discours modifié par IA cite les Alinéas sur l’art conceptuel (1967) de Sol LeWitt, une lettre de recommandation de Cristina Garrido par un employeur de l’industrie du luxe, des boules de papier mâché réalisées avec des magazines d’art (une boule pour le contenu éditorial, une pour les pages de publicité), un copiste spécialisé dans l’art ancien invité à reproduire les œuvres exposées face à lui, une salle dans laquelle l’artiste se fait commissaire d’exposition et expose des commissaires comme des artistes… Dans Déjà-vu – Salle Pont, installation réalisée spécialement pour le lieu, des anamorphoses convoquent les fantômes d’œuvres ayant précédé celles de l’artiste dans cette salle, lors d’expositions passées, questionnant la mémoire collective des spectateurs et le rôle du photographe d’art…
Autant de travaux qui surprennent, mettent en regard des pratiques a priori éloignées voire opposées (le make-up artist et l’art conceptuel, le copiste classique et l’art contemporain, les commissaires et les artistes…), et interrogent sur le regard que nous portons sur l’art.
Conçu par Honoré δ’O pour la grande salle carrée du MACS, la grande installation Quarantaine−Quarantine évoque la « retraite dans le désert » de 40 jours effectuée par l’artiste belge dans le cadre de sa résidence à Marfa, au Texas, en 2024. Honoré δ’O nous explique avoir prévu de visiter les villes et villages voisins ainsi que quelques centres d’art, mais saisi par le paysage du désert du Chihuahua depuis la terrasse de sa caravane, il décida d’y rester.
Il nous en rapporte un bric-à-brac de cactus, de sacs de pommes de terre, de mots, de vidéos, de canapés, de roues emplies d’huile et de bière que l’on peut tourner, et de bien d’autres choses encore… À proximité du campement de l’artiste, (mal)heureux hasard, le chantier de construction de l’hôtel El Cosmico, « premier hôtel réalisé par impression 3D », interroge notre rapport à l’espace et à la nature.
Pour son intervention au MACS, Nedko Solakov enfin, nous offre une pièce particulièrement poétique : dans The Miner’s Dream (sixième installation de la série A Cornered Show après Luxembourg, Rome, Vienne, Sofia et Budapest), l’artiste écrit sur le mur le rêve d’un mineur, celui du gravissement d’une montagne au moins aussi haute que le puits dans lequel il descend est profond. Rêve d’espoir qui lui permet de supporter comme il peut la dureté de son travail. Le texte est écrit dans un style volontairement candide, Solakov ne parlant pas français (et s’amusant de ses quelques fautes d’orthographe). À sa gauche, dans le coin de la pièce, l’ombre du mineur recroquevillé, et trois représentations peintes de la montagne imaginée. En annotant les peintures, l’artiste avec son autodérision habituelle, s’« excuse » de ne pas être un très bon peintre, et que, soyez-en certains dit-il, la montagne est mieux rendue dans l’imagination du mineur.
Un commentaire à mon sens particulièrement éclairant, qui m’évoque les installations décrites et non réalisées de Lawrence Weiner (décidemment, l’esprit des artistes conceptuels « historiques » plane sur cette exposition) : ce qui constitue l’œuvre ici, tout autant que le texte et que les représentations picturales de la montagne, c’est aussi la montagne non matérialisée, imaginée, comme « projetée » dans l’esprit des personnes qui regardent.
Une exposition particulièrement inspirante, et passionnante par la manière dont elle questionne notre regard.
Jusqu’au 10 mai, au MACS du Grand-Hornu.