Les quatre fantastiques
Petits, lorsqu’on apprenait à nager, on s’est tous, à un moment ou à un autre, posé la même question…
Est-ce que les maîtres-nageurs nagent ? Est-ce qu’ils concèdent, la nuit venue, à l’abri des regards, à faire trempette en esquissant quelques mouvements de brasse dans l’obscurité chlorée du grand bassin ?
Personne ne le saura jamais…
Depuis jeudi, on en a toutefois une vague idée… Un prof de photo et trois membres du C.R.C. osent, le temps d’un mois, l’expérience du passage de l’autre côté du miroir…
Pendant quatre semaines, ils vont se frotter à l’épreuve artistique ultime… L’exposition.
Une occasion en or pour eux de prouver et de se prouver qu’ils en sont capables, tout en sortant de leur confortable anonymat bureaucratique…
Leur grand plongeon du soir, en quelque sorte.
Quatre personnalités distinctes unies en un show commun... C'est un risque majeur d’assister à moult altercations égotiques non ?
Et bien même pas… Ayant eu la sagesse de se fixer deux dénominateurs communs, l’instantanéité des sujets à aborder et l’uniformité des cadres (ajoutons : des formats et des tirages), nos quatre compères créent ici une structure harmonieuse dont se démarquent seuls la scénographie (agencements chez l’un géométrique, chez l’autre un poil anarchique, ou même en vague…) et, bien sûr, leurs talents respectifs.
Cette photo d’Alexis Taminiaux choisie pour annoncer l’expo sur les affiches et flyers, que n'aurait sans doute pas renié Saul Leiter, augurait déjà du meilleur. Photographe pro depuis plus de vingt ans, Alexis est spécialisé dans la photographie de presse et corporate. Mais ce ne sont pas ces photos-là que vous verrez chez Fracas, où il montre un travail beaucoup plus personnel, qui laisse libre cours à sa créativité. Des compositions impeccables, un certain goût pour les lignes, et pour les silhouettes aussi (comme la photo évoquée plus haut, parmi d’autres). Des couleurs particulièrement éclatantes, qui structurent les images (ce rouge, mais ce rouge !).
Le concept d’instant décisif de Cartier-Bresson semble cher à Uman Flow : il aime être là au bon moment, capter des moments de vie, dans une approche assez spontanée, mais avec un sens certain du cadrage. Il affectionne les cadres dans le cadre qui structurent et attirent l’œil vers le sujet (généralement, humain) qui s’y trouve : ici, une porte cochère, ici, les motifs d’une grille en fer forgé, là, un miroir… Un autoportrait y est parfois glissé. Vous avez sans doute déjà croisé ses images, sur septmille ou les photos de vernissages chez Fracas. Il présente ici sa série Urban Loneliness : des photos, en noir et blanc, de lieux visités depuis 2020. Au-delà des moments anecdotiques, Uman Flow photographie aussi la solitude dans la ville, et en y regardant de plus près, dans ses meilleures photos s’exprime aussi une certaine mélancolie.
Comme beaucoup de gens passionnés et curieux, Alexandre Casteleyn a pas mal de cordes à son arc. Outre la musique et la vidéo, Alexandre pratique donc la photographie.
Il expose ici un travail réalisé au Japon, qu’il a parcouru avec un point and shoot argentique (un appareil compact automatisé) : sa simplicité technique autorise une certaine nervosité, une rapidité d’exécution essentielle pour capter les moments fugaces. Ajoutons qu’il permet au photographe de se concentrer sur son outil le plus essentiel : ses yeux. Et ses yeux, Alexandre sait très bien s'en servir.
Il assume donc une photographie un peu brute, qui n’a pas peur du grain, du flou, et des cadrages instinctifs. Relativement jeune, Alexandre est né après l’âge d’or de l’argentique. Ce qui ne l’empêche pas d’être tombé sous son charme : celui de sa matérialité, et de sa part d’imprévisible (la magie des « accidents », comme ces traînées de lumière ou de couleur qui s’invitent sur une photo), de son imperfection (qui est ici une qualité !). Si Uman Flow est (souvent) un photographe des moments volés, Alexandre semble être davantage un photographe des énergies, des ambiances. Est-ce étonnant pour un musicien ?
En photo de rue, la focale importe beaucoup. Il y a différentes écoles, qui affectionnent qui le grand-angle et ses perspectives déformées, qui les focales longues induisant une distance d’avec le sujet, et, entre les deux, la majorité, le choix du 50mm qui est plus ou moins la « norme » en photo de rue classique. Une focale souvent prisée des photographes du courant dit humaniste d’après-guerre. Il est révélateur que François Chevalier utilise celle-ci (un 45mm pour être plus précis), une focale qui nécessite de s’approcher du sujet : l’on sent, dans les photos qu’il nous ramène du Vietnam, un regard que l’on peut qualifier en effet de particulièrement humaniste. Une volonté, au-delà de l’esthétique de l’image, de montrer le quotidien des gens, de voler des moments de vie. Une photographie très narrative, en somme.
Il est d’ailleurs intéressant de mettre en regard ses clichés avec ceux d’Alexis : l’on y voit deux rapports à l’humain qui sont presque aux antipodes. Là où François raconte des histoires, Alexis compose avant tout des images. Deux regards tout aussi légitimes l’un que l’autre, mais assez radicalement différents, Uman Flow et Alexandre se situant quelque part entre ces deux extrêmes (plus narratif chez Uman Flow, plus abstrait chez Alexandre).
Une autre divergence s’impose entre les photographies d’Alexandre et celles d’Alexis : le grain et le lisse ; le flou et le net ; les couleurs un peu passées de l’analogique, et celles, intenses, du digital ; l’approche instinctive assumée et les compositions savamment construites.
L’on pourrait continuer longtemps comme cela, à déceler ce qui distingue ces quatre photographes tant ils proposent une vision différente, personnelle, de la photographie de rue. Et c’est tant mieux !
Une diversité qui aurait pu nuire à l’homogénéité de l’ensemble. Heureusement, les choix scénographiques évoqués plus haut (les mêmes formats, les mêmes papiers, les mêmes cadres) servent de liant, de dénominateur commun faisant de cette exposition une proposition collective cohérente et non une simple addition de quatre individualités.
C’est donc à la galerie FRACAS, et jusqu’au 25 avril.
Sur le vif
Rue des Capucins 50, Mons
Ouvert du mercredi au vendredi, de 10h à 18h
Le samedi de 11h à 19h
N.B : Pour chroniquer cette expo collective, Daniel Godart et moi-même avons-nous aussi joué le jeu du collectif et nous sommes essayé à un article à quatre mains. Nul doute que nos styles respectifs nous trahissent : ceux qui nous connaissent un peu devineront aisément qui a écrit quoi. 😉