Guerrières, le festival féministe par nécessité

Il y a des festivals qu'on choisit par curiosité. Et puis il y a ceux qui s'imposent parce qu'il y a une urgence. Guerrières, qui fête cette année sa sixième édition au Théâtre Le Manège de Mons, fait partie de cette deuxième catégorie.

Bérangère Deroux, sa directrice artistique, le dit elle-même en toute franchise. Au départ, le festival n'a pas été pensé féministe, il l'est devenu parce que le contexte l'exige. "Féministe par nécessité", c'est le slogan qu'elles ont choisi, et il résume parfaitement l'état d'esprit de la programmation. Tant que les droits des femmes reculent, tant que des guerres voient des femmes se faire violer de façon massive, tant que les scènes de théâtre restent plus accessibles aux hommes qu'aux femmes, Guerrières a quelque chose à dire. Par contre, le festival n'a pas vocation à rester ce qu'il est. Bérangère espère qu'il évoluera avec son époque, dans un contexte où le féminisme sera devenu la norme et où l'urgence sera moins criante.

Bérangère Deroux en interview au Manège
Bérangère Deroux en interview au Manège
Banderole Guerrière
Banderole Guerrière au Manège

Donner la parole à celles et ceux qu'on n'entend pas assez

À la base, Guerrières est né d'un constat simple : Bérangère voyait défiler des projets portés par des artistes femmes ou non-binaires, des projets forts, émouvants, nécessaires, qui ne trouvaient pas leur place dans les programmations classiques. Trop durs, trop à réfléchir, moins "sympas" selon les critères habituels. Le festival est donc devenu un espace où ces voix pouvaient enfin s'exprimer pleinement.

Bérangère me confie aller voir des spectacles toute l'année sans partir à la recherche de spectacles féministes ou qui traitent d'antiracisme. Ces thématiques s'imposent d'elles-mêmes. "Quand je vois des femmes qui parlent avec leur vécu, avec leur cœur, avec leurs besoins, du racisme ordinaire, du retrait des droits des femmes, de la culture du viol, des privilèges dont on n'a pas forcément conscience." Ce n'est pas un programme politique, c'est la réalité qui parle.

Festival Guerrière
Festival Guerrière

Des récits intimes qui deviennent politiques

L'une des grandes forces de Guerrières, c'est la nature des spectacles programmés. Ce sont souvent des récits profondément personnels, des parcours vécus, déposés sur un plateau de théâtre et qui, par cette mise en lumière, deviennent universels. On ne se sent plus seul·e. Ce qui semblait être une histoire individuelle se révèle être une histoire collective, partagée par des milliers de spectateur·rices dans la salle et au-delà.

La programmation joue sur deux registres complémentaires. D'un côté, des spectacles qui abordent les sujets avec douceur, en laissant le message infuser progressivement. De l'autre, des formes plus directes, frontales, où le message arrive sans filtre, parfois brutalement. Dans les deux cas, on ressort de là avec l'envie de comprendre et de réagir pour faire bouger les choses.

Et pour les familles ? Guerrières y pense. Cette année, le spectacle de clôture, Beauty Salon, en est le parfait exemple. On se retrouve dans un salon de coiffure afro, porté par quatre danseuses aux mouvements urbains, joyeux et accessible. C'est festif, c'est rassembleur, et ça parle pourtant de choses très concrètes : comment se présenter à un entretien d'embauche avec une coiffure afro, pourquoi des inconnu·es se permettent de toucher vos cheveux depuis l'enfance. Du racisme ordinaire, traité avec une énergie qui parle à tout le monde.

Beauty Salon
Beauty Salon

Une édition 2025 avec des noms qui font du bruit

Cette sixième édition, qui se tient du 8 au 18 avril, est particulièrement dense, avec des noms qui sortent de l'ordinaire.

Adèle Haenel, d'abord. L'actrice de cinéma devenue militante incontournable, celle qui a claqué la porte de la cérémonie des Césars quand Roman Polanski a reçu le prix du meilleur réalisateur, celle qui a gagné son procès contre le réalisateur qui l'avait manipulée dès ses 13 ans. Celle qui n'a depuis jamais cessé d'être sur tous les fronts comme à Gaza, les droits des femmes, la justice sociale. Elle est là pour une soirée, et les places partent vite.

Habibitch ensuite, figure bien connue des réseaux sociaux, qui propose avec Décoloniser le dance floor une conférence militante sur les privilèges et le racisme. Gratuite, intense, joyeuse et frontale à la fois. Et puis Mathilde, chanteuse qui retourne contre ses harceleur·euses leurs propres insultes en les repostant chaque jour, et dont le spectacle affichait complet dès l'ouverture des réservations.

Adele-Haenel
Adele-Haenel
Habibitch
Habibitch

Une scène pour tou·te·s, connues ou non

Mais Guerrières, ce n'est pas qu'une affiche de noms établis. C'est aussi et surtout le pari de la mixité. Des artistes émergent·es jouent sur les mêmes plateaux que des figures reconnues, et c'est voulu. Pour une artiste en cours de carrière, figurer sur la même affiche qu'Adèle Haenel ou Habibitch, c'est une crédibilité immédiate, une porte ouverte sur d'autres scènes. Guerrières croit que la visibilité se partage, et que ce partage profite à tou·te·s.

Yasmine Lassalle en est l'incarnation cette année. Originaire de Mouscron, aujourd'hui professeure à ARTS², elle présente un projet très personnel sur la quête identitaire, les cheveux, le corps, et les racines marocaines d'un père qu'elle n'a jamais vraiment connu. 

Guerrière
Guerrière

Un festival qui déborde des plateaux

Guerrières, c'est aussi un écosystème. Autour des spectacles gravitent des associations comme la Maison Arc-en-Ciel, Présence et Action Culturelle ou les Femmes Prévoyantes Socialistes, entre autres, qui proposent conférences, ateliers, lectures partagées et pochoirs féministes. Toutes ces initiatives sont bien évidemment reprises dans un agenda dispo en fin de brochure du festival. 

Il y a aussi des expos : une autour de la BD Racine sur les cheveux afro, une autre réalisée par des étudiant·es de La Cambre qui compilent en grands panneaux les statistiques de représentation des femmes dans les arts de la scène. Des chiffres qui vous feront réfléchir! 

Et puis la librairie Scientia, partenaire fidèle, installe chaque jour une librairie éphémère et organise des rencontres avec des autrices, avec dédicaces, à la Maison Folie.

Vitrine Scientia
Vitrine Scientia
Arc-en-ciel
Arc-en-ciel
Racine
Racine

Accessible, vraiment

Dernier point, et pas des moindres : Guerrières assume une politique tarifaire démocratique. Les spectacles sont à 12 euros. Certaines formes courtes sont gratuites. Et pour celles et ceux qui en ont besoin, les Articles 27 permettent d'accéder aux spectacles pour 3 euros. Une médiatrice rencontre les groupes et les personnes en situation de précarité pour s'assurer que personne ne reste à la porte.

Parce qu'un festival féministe par nécessité, ça ne peut pas se permettre d'être réservé qu'à celles et ceux qui ont les moyens.

Livre d'or
Livre d'or

Guerrières, du 8 au 18 avril au Théâtre Le Manège de Mons. Programme complet sur le site du Manège.

Guerrière
Bérangère Deroux avec la brochure Guerrière
Publié le 8 Avril 2026 par

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