Quand le silence devient présence - Silentium, le monde sans témoin
En latin, Silentium a un sens plus large que celui de notre silence français : il désigne aussi un état de retrait, de paix, de retenue. Le silentium, c’est la suspension d’un tumulte intérieur ou d’un jugement.
Fil conducteur de cette exposition, le silence habite les œuvres, invitant à une réception lente, presque méditative, et à une lecture ouverte : les œuvres ne cherchent pas à convaincre, mais à suggérer ; elles invitent à une réception sur un mode presque intime.
Par des mediums variés donc (sculpture, dessin, céramique, photographie), Tina, Arpy, Théa, Emilie et Anatole, artistes émergents diplômés de La Cambre, proposent une réflexion autour de la présence et de l’absence ; de l’apparition et de la disparition. La notion de « sujet absent » est un autre fil conducteur de l’exposition : le sujet ne s’impose jamais, il se devine.
En creux, s’y lit aussi un certain rapport à l’écologie et notre rapport au vivant dans un monde fragilisé, que ce soit par notre activité économique ou par les guerres.
Ce parcours ne raconte pas une histoire linéaire. Il tisse plutôt un ensemble de tensions : entre ce qui s’ancre et ce qui se dissout, entre ce qui demeure et ce qui s’efface. Les œuvres ne cherchent pas à répondre, mais à maintenir cet équilibre fragile.
On est accueilli par une forme suspendue. Une petite lanterne sombre, qui pourrait être un refuge ? Une maison miniature ? Un abri ?
Théa, une exploration de l’ancrage.
Théa Gonçalves, céramiste basée à Bruxelles, développe une pratique artistique multiple et expérimentale. L’artiste maîtrise l’ensemble du processus, de la terre à la cuisson, jusqu’à la fabrication de son propre four !
Son travail est partagé entre la céramique, la broderie, la sérigraphie et la fabrication d’objets hybrides avec une approche libre de la matière.
Lanterne, maison fragile, ancrage incertain : son travail oscille entre apparition et disparition. Les surfaces, traversées par le feu, conservent les traces d’une métamorphose lente, presque souterraine. Ses racines semblent extraites, presque fossilisées.
Ses céramiques portent en elles la mémoire du feu, cette part d’aléatoire propre à la cuisson qui rend chaque pièce unique.
Entre matière et mémoire, Théa compose un langage organique, où la terre devient à la fois origine, trace et devenir.
À mesure que l’on avance la matière devient fragile, presque hésitante.
Dans une boîte, des images anciennes — visages, fragments d’écriture…
Arpy, une esthétique du silence.
Porcelaine, blanche et silencieuse, la suspension d’un monde après l’impact.
Sous son apparente délicatesse, elle raconte la violence, les blessures invisibles laissées par les bombardements. La porcelaine devient mémoire, rien n’est montré, tout est suggéré.
Chez Arpy Gokceyan, la pratique artistique s’affirme comme un geste de résistance autant que de transmission. Entre Beyrouth et Bruxelles, son parcours entre plusieurs cultures donne naissance à un travail inspiré des savoir-faire traditionnels : crochet, marqueterie, cuisine… Elle les transforme, les réinvente à travers une porcelaine contemporaine.
L’art de la céramique rencontre celui de la photographie, lorsqu’elle transfère des photos d’archives personnelles, ou de bombardements, sur un support céramique. En résultent des photos moitié effacées. Une esthétique du souvenir, de la disparition…
Installations délicates, fragments empreints de fragilité, des formes où la mémoire circule, se transforme, persiste. A travers elles, l’intime rencontre le collectif, et les gestes traditionnels prennent un nouveau sens aujourd’hui.
Le regard glisse alors vers des corps : dessinés grandeur nature, un homme et une femme y sont assis sur un lit de ronces, leurs regards portés vers quelque chose que l’on ignore.
Émilie, la vallée de l’étrange.
Sur les membres des personnages, des blessures (causées par les épines ?) sont visibles. Derrière eux, un radiateur (Symbolique de l’activité humaine ? Et les végétaux, de la nature reprenant ses droits ? L’interprétation est bien sûr ouverte, et n’a pas forcément à être si littérale).
L’humain est au centre du travail d’Émilie Magnan. Dans ses personnages qui sont souvent déployés à grandeur nature ou presque, elle évoque des thèmes comme la tendresse, le lien, l’introspection et, surtout, notre fragilité, dans des tons très clairs et dans un style qui oscille toujours entre sobriété et attention aux détails.
Parce qu’ils sont un peu « trop » réalistes, parce que le trait est un peu « trop » clair, parce que les rides et les blessures sont un peu « trop » visibles (le « trop » n’étant bien sûr pas ici péjoratif, il est au contraire ce qui fait la singularité des dessins d’Émilie !), et par l’ambiguïté de leurs regards, les personnages dessinés expriment aussi une pointe d’étrangeté.
Des dessins qui sont proches, il nous semble, des lisières de l’Uncanny Valley. La Vallée de l‘étrange, théorie définie par le roboticien japonais Masahiro Mori, selon laquelle plus un robot est similaire à un être humain, plus ses imperfections nous paraissent monstrueuses. Un concept qui peut être étendu aux marionnettes, poupées, automates, et plus généralement aux représentations d’êtres humains.
L’étrangeté des figures humaines représentées, et l’étrangeté des situations également : dans le grand dessin évoqué plus haut coexistent donc un radiateur et des ronces : sont-ils dehors ou dedans ? Dans un autre dessin, de plus petit format, les deux humains sont comme deux statues. Sur l’une d’elles, comme il s’appuierait sur un objet, un ours a posé ses pattes : incongruité presque surréaliste de la situation.
En contrepoint à la clarté presque diaphane des dessins d’Émilie, sur le mur d’en face, trois mètres sur trois d’une surface sombre, et deux lapins gigantesques.
Tina, le dessin comme stratification
De Venise, où elle a vécu et étudié, Tina Carlini a gardé une fascination pour la façon dont le passé et le présent se rencontrent, dont l’art d’hier et la culture d’aujourd’hui s’interpénètrent.
Artiste italienne résident en Belgique, son travail commence par la récolte d’images, qui deviennent autant de matières premières à la création de ses dessins. Elle découpe, colle, entremêle et réinterprète œuvres et artefacts de différentes périodes historiques. Son vocabulaire pictural est construit autour du noir et du blanc, une ascèse lui permettant d’atteindre l’essence de la forme :
« J’ai toujours recours au noir et blanc pour représenter la forme en tant que telle, sans aucun ornement. La couleur ajouterait tant d’informations et de significations qu’il serait difficile d’atteindre l’os de la forme et de la composition. »
T.C
Tina pratique le dessin comme l’on pratiquerait la peinture : aplats, transparences, superpositions s’accumulent sur le support suivant un processus que l’on pourrait qualifier de stratification. Une stratification qui se donne à voir par le matériau lui-même : les couches de graphite s’accumulent, comme une matière se sédimenterait au fil des années.
L’on avance, l’on est confronté à un miroir brisé, une œuvre chargée qui nous interpelle, nous interroge, puis l‘on entre dans la dernière salle.
Saisi d’abord par ce bleu, l’on y voit cette photographie que l’on ne comprend pas très bien.
Anatole, le simulacre et le vivant
Anatole Mélot travaille sur les lieux marqués par l’activité humaine, qu’elle soit industrielle (les mines) ou rituelle (les menhirs). Héritier du land art, l’artiste poursuit une réflexion sur les concepts de site et de non-site développés par Robert Smithson à partir de la fin des années 1960 : en déplaçant par exemple des éléments de paysage (le site) vers l’espace d’exposition (le non-site), l’artiste interroge les limites entre le naturel et l’artificiel, entre le réel et le virtuel.
Les photographies et vidéos d’Anatole paraissent réelles, et elles sont souvent frappantes par leur beauté et leur esthétique immersive. Mais elles relèvent bien souvent d’une reconstruction artificielle.
Ainsi du Quadrilatère de Crucuno, site mégalithique dans le Morbihan, sur lequel Anatole a réalisé une vidéo, lente et contemplative, qui est particulièrement belle et fascinante.
Mais qui est « fausse ».
Car si l'artiste a photographié les menhirs sur place, les photographies ont été ensuite utilisées pour reconstruire un faux espace en 3D : la vidéo ne nous montre donc pas les menhirs, mais une modélisation artificielle de ceux-ci. L’espace dans lequel nous, spectateur, naviguons, est une « reconstruction du réel ». Le spectateur est trompé : il est en face d'une « fausse nature ».
Anatole a également réalisé des moulages, sur place, en résine acrylique, moulages ensuite exposés : l’artiste en quelque sorte « prend un morceau du réel », pour le déplacer dans l'espace d'exposition. Mais ce qui est exposé n’en est qu’une trace.
Là où l’ambiguïté est fascinante : ces moulages contiennent aussi des éléments vivants (des lichens par exemple). Ils sont, en cela, à la fois une copie du réel, et accueillent en leur sein du vivant.
Ceux qui en sont familiers penseront bien sûr à Baudrillard et son concept de simulacre : dans notre société, les images et simulacres en viennent à remplacer le réel. Un simulacre, c’est une copie du réel qui devient peut-être « plus réelle » que le réel.
Alors qu’en est-il de la photographie qu’Anatole a choisi d’exposer chez Fracas ? Ce mégalithe photographié est-il « vrai » ou est-il « faux » ? Et cela change-t-il vraiment quelque chose, car quelles sont les limites de la photographie perçue comme medium d’« enregistrement du réel » ?
Une exposition pour laquelle nous vous invitons à prendre le temps, à ressentir, à entrer en dialogue avec les œuvres.
A la galerie Fracas, jusqu’au 23 mai
Rue des Capucins, 50
Mons
Tina Carlini - Née en 1996, Master en Dessin à La Cambre.
Arpy Gokceyan - Née en 1988, Master en Cérarmique à La Cambre.
Théa Gonçalves - Née en 1999, Master en Céramique à La Cambre.
Emilie Magnan - Née en 2000, Master en Dessin à La Cambre.
Anatole Mélot - Né en 1997, Master en Photographie à La Cambre.
Les cinq artistes vivent et travaillent à Bruxelles.