Un conte cruel né de la tourmente.
Pour comprendre la puissance de L'Histoire du soldat, il faut remonter à 1917. Stravinski, exilé en Suisse après avoir fui la Russie en guerre, se retrouve isolé, privé de ses ressources. La révolution confisque ses biens, Diaghilev et ses Ballets Russes sont eux aussi en déroute. Avec l'écrivain Charles Ferdinand Ramuz, le compositeur conçoit alors un projet de théâtre ambulant, économe en moyens : sept musiciens, quelques personnages, un spectacle qui pourrait se jouer même dans les villages les plus reculés.
L'œuvre qu'ils créent ensemble puise dans les contes populaires russes, ces histoires de soldats déserteurs et de pactes diaboliques qui hantent l'imaginaire collectif. Joseph, un soldat en permission, cède son violon au Diable contre un livre magique censé lui apporter la richesse. Trois jours passés en enfer équivalent à trois années terrestres. Quand il rentre chez lui, personne ne le reconnaît. Sa mère, sa fiancée, tout son monde a basculé. Le Diable a volé plus qu'un instrument : il a dérobé son âme, son identité, sa place dans le temps.
Ce qui frappe dans cette fable, c'est son refus de la consolation. Pas de fin heureuse ici. Joseph épousera une princesse qu'il guérit par la musique, récupérera son violon dans une partie de cartes truquée, mais dès qu'il franchira la frontière de son nouveau royaume, le Diable l'engloutira à nouveau. La morale est impitoyable : on ne peut échapper à ce qu'on a vendu de soi-même.
Une révolution musicale forgée dans l'exil.
Stravinski ne s'est jamais contenté de répéter une formule gagnante. Après les fulgurances orchestrales de Petrouchka et du Sacre du printemps, il opère ici un virage radical. L'Histoire du soldat est une leçon d'économie et d'inventivité. Sept instruments seulement : violon et contrebasse pour les cordes, clarinette et basson pour les bois, trompette et trombone pour les cuivres, et des percussions. Un condensé d'orchestre symphonique qui flirte avec l'esthétique du jazz naissant, que Stravinski découvre alors grâce aux partitions rapportées par le chef Ernest Ansermet, de retour d'une tournée américaine.
Le violon, cet instrument populaire qui fait danser les villages, devient le personnage central de l'œuvre. En le cédant au Diable, Joseph livre son âme, au sens propre comme au figuré, l'âme étant la pièce de bois qui transmet les vibrations dans le corps de l'instrument. Stravinski exige qu'on le joue au talon de l'archet, pour obtenir un son sec, presque vulgaire, loin du lyrisme romantique. Il veut un violon « bon marché », un instrument qui raconte la rue, les bals de campagne, la vie brute.
La partition elle-même refuse toute complaisance. Stravinski y déploie un kaléidoscope de motifs qui s'entrechoquent, se déforment, se superposent. Les rythmes sont désarticulés, les points d'appui constamment déplacés par des changements de mesure imprévisibles. Dans la Danse du Diable, par exemple, quatre motifs distincts se juxtaposent dans un tourbillon nerveux et grinçant. Le premier, tourmenté, surgit au basson et à la contrebasse. Le deuxième, dérivé d'un thème du Soldat, marque l'emprise démoniaque. Le troisième serpente en chromatismes, image de la perfidie. Le quatrième, joué par le violon et le basson, martèle le triton, cet intervalle sulfureux surnommé « diabolus in musica » au Moyen Âge. Stravinski fait voyager l'auditeur à travers un patchwork de styles : mélodie russe nostalgique, tango argentin, valse européenne du XIXe siècle, ragtime afro-américain. Rien n'appartient vraiment à un genre défini. C'est du théâtre musical avant que le terme n'existe, une œuvre hybride où la musique, le texte parlé, la danse et le mime dialoguent sans jamais se soumettre l'un à l'autre.
Nicolas Krüger et la transmission d'un legs exigeant
Diriger L'Histoire du soldat n'est pas une mince affaire. L'œuvre exige une précision chirurgicale, une compréhension intime de ses mécanismes rythmiques et une capacité à faire dialoguer les timbres dans un équilibre fragile. Nicolas Krüger, qui enseigne la direction d'orchestre à ARTS² depuis 2020, est un habitué des défis de ce genre. Reconnu comme un grand connaisseur de Mozart, qu'il a enseigné pendant dix ans à l'Académie du Festival d'Aix-en-Provence, il a dirigé dans les plus grandes maisons d'opéra européennes et accompagné au piano des artistes lyriques de premier plan comme Stéphanie d'Oustrac, Stéphane Degout ou Jodie Devos.
Mais ce soir, il ne s'agit pas seulement de diriger. Krüger endossera également le rôle du narrateur, cette voix qui raconte, commente, scande le récit sur la musique. C'est une double responsabilité qui demande une présence totale, une attention à chaque détail de la partition comme du texte. Et il le fera entouré des étudiants de sa classe de direction d'orchestre : Tomas Colsoul, José Escobedo Cisneros, Camila Fernandes Kraus Martins Paes, Elena Lorda et Dylan Samuel. Une transmission en acte, où les jeunes chefs apprennent à maîtriser une œuvre qui a redéfini les codes du théâtre musical au XXe siècle.
Sur scène, l'ensemble orchestral d'ARTS² réunit des musiciens d'exception : Leonid Cherniavsky au violon, Yurou Yuan à la contrebasse, Elisa Scardellato à la clarinette, Gilles Desmazière au basson, Lorenzo Fanciulli à la trompette, et des instrumentistes encore à confirmer pour le trombone et les percussions. Chacun d'entre eux devra faire preuve d'une virtuosité sans faille pour naviguer dans les méandres de cette partition exigeante.
Pourquoi L'Histoire du soldat résonne encore aujourd'hui.
Il y a quelque chose de profondément actuel dans ce conte écrit il y a plus d'un siècle. La question que pose Stravinski, à travers le pacte faustien de Joseph, traverse les époques : que sommes-nous prêts à sacrifier pour la richesse, le succès, la reconnaissance ? Le Soldat perd son violon, symbole de son identité, de sa créativité, de ce qui le relie au monde. Il gagne de l'argent, mais se retrouve seul, coupé de ses racines, prisonnier d'un temps qui ne lui appartient plus.
Dans une société où tout semble pouvoir s'acheter, où le temps lui-même est marchandisé, où les algorithmes dictent nos désirs, L'Histoire du soldat nous rappelle que certaines choses ne peuvent être récupérées une fois perdues. Le Diable de Ramuz et Stravinski ne se contente pas de voler un objet. Il brise les liens, il isole, il dépossède. Et quand Joseph croit enfin avoir retrouvé le bonheur auprès de la Princesse, c'est encore le désir de franchir une frontière, de vouloir trop, qui le précipite à nouveau dans les griffes du démon.
L'œuvre refuse la facilité du pathos. Pas de montée émotionnelle calculée, pas de résolution rassurante. Juste un constat implacable, servi par une musique qui ne cherche jamais à séduire mais qui te secoue, te déstabilise, te force à écouter autrement.
Un rendez-vous à ne pas manquer.
Ce concert est en entrée libre. Aucune raison, donc, de passer à côté. Tu auras la chance d'entendre une œuvre majeure du répertoire du XXe siècle, portée par des musiciens en formation qui mettent toute leur énergie et leur talent au service d'une partition redoutable. Tu verras aussi comment une classe de direction d'orchestre s'approprie un tel monument, comment ces jeunes chefs apprennent à gérer les imprévus, à imposer une vision, à faire respirer ensemble sept instruments aux tempéraments très différents.
L'Auditorium Halbreich, au cœur du Conservatoire royal de Mons, offre une acoustique idéale pour apprécier la clarté des timbres et la précision des attaques. Tu seras au plus près de la musique, dans une intimité qui permet de saisir chaque détail, chaque nuance, chaque friction entre les instruments.
Si tu t'intéresses à Stravinski, au théâtre musical, à l'histoire de la musique du XXe siècle, ou tout simplement à des concerts qui sortent des sentiers battus, cette soirée est faite pour toi. C'est une occasion rare d'entendre L'Histoire du soldat dans une version ramassée, interprétée par une nouvelle génération de musiciens et de chefs qui en renouvellent l'approche.
Rendez-vous ce lundi 20 janvier à 20h à l'Auditorium Halbreich. L'entrée est libre, mais la place est précieuse. Viens écouter ce que le Diable et un soldat ont encore à nous dire sur notre époque, sur nos choix, sur ce que nous sommes prêts à perdre pour obtenir ce que nous croyons désirer.
Infos pratiques
Lundi 20 janvier 2026, 20h
Auditorium Halbreich
Conservatoire royal de Mons-ARTS²
Entrée libre
Plus d'informations : www.artsaucarre.be