Chronique – Festival « Guerrières! »

Chronique de Marie B.

Le festival « Guerrières! » s’est tenu du 9 au 14 mai dernier à la Maison Folie et au Manège de Mons. Focus sur un festival qui ose dont l’édition de cette année se concentrait particulièrement sur la pensée féministe. Notre chroniqueuse Marie B. vous propose un retour sur son expérience, esprits étroits s’abstenir, ça dépote!

Immersion directe avec le vernissage des superbes portraits de Nora Noor, photographe engagée, particulièrement auprès des minorités.
L’expo “QueerNass” interpelle par la profondeur des regards, des visages, du message délivré.
Les personnes queers et racisées y sont représentées avec sensibilité par la talentueuse portraitiste. Une mise en lumière nécessaire pour casser les préjugés.

Côté verrière, l’apéro philo aborde la notion de privilèges. Quels sont-ils? Une définition? La différence entre droits et privilèges? Ce remue-méninges a suscité la réflexion et le débat dans un esprit d’ouverture entre les participantes. Tantôt avec humour, mais aussi et surtout avec l’envie d’approfondir le sujet.

Cette intervention organisée par Picardie Laïque a été une excellente introduction à la prestation de Céline Estenne et Jean-Baptiste Polge, acteurs dans “Un coup de poing dans la gueule vaut mieux qu’un long discours”.

Dans un style décontracté et sans détours, cet attachant duo emmène le public dans ce “travail sans fin” (C.Estenne) qu’est la réflexion sur nos vies de “personnes privilégiées”, leur texte évolue constamment et ne permet pas la mémorisation totale, loin d’être un dommage collatéral, avoir le texte en main souligne cette recherche toujours en cours.

“On ne donne pas de réponses, mais un problème à tenter de dépatouiller” (C.Estenne)

crédit photo : Stephen Vincke

Le racisme, les interactions sociales et leurs absurdités, la place qu’occupe la lutte dans nos vies, nos hypocrisies, manquements , faiblesses…avec, en toile de fond, ce maintien des privilèges qui accentuent les inégalités.

Ensuite, Béatrice Dalle donne le ton dans la pièce « Viril »

“J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal-baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du marché à la bonne meuf” (extrait de “King Kong théorie” V. Despentes)

Sensation d’uppercut, scotchée dans mon siège, le décollage en terrain féministe prend à la gorge. Salle comble, public galvanisé. Les voix s’élèvent à l’unisson, un courant électrique traverse les corps. C’est parti! V. Despentes, Casey, B. Dalle me tiennent en apnée

L’excellent groupe post rock lyonnais Zëro amplifie la force de ces voix qui clament jusqu’à l’oppression.
La rage se ressent au plus profond des os et éveille les consciences endormies.

“Viril”, un ensemble de textes féministes et anti racistes.
Tout y passe, le viol, le racisme , le patriarcat, l’homosexualité, les stéréotypies…Tout, absolument tout est dénoncé avec ces textes de Preciado, Leonard, Solanas…
Nos certitudes risquent d’être chahutées pour un bon moment. Un spectacle choc qui pousse dans le dos.

Vient ensuite la rencontre avec Jessica Gazon, metteuse en scène de “Les yeux noirs”.
“Ma recherche est axée sur la manière de faire résonner le texte, le rendre le plus vivant possible dans une simplicité radicale. Que la forme n’écrase pas le fond pour faire du formel.” ( J. Gazon)

La compagnie de la Bête noire nous emmène dans une lente et insidieuse descente en enfer avec cette pièce née d’une commande de texte sur le courage.

La connexion dans le duo Céline Delbecq / Sébastien Bonnamy crée une intensité qui tient le public sous tension dans cette “violence jusqu’à l’absurde” (J. Gazon).

Une écriture rythmique, organique, pour une immersion dans l’insaisissable réalité des violences intrafamiliales et conjugales. Les rapports de force, d’emprise et de domination sont dépeints dans un style direct qui génère une émotion palpable.

La version longue de cette pièce est à découvrir du 15 au 26 novembre 2022 au rideau (Bruxelles).

Clôturons cette chronique sur le festival avec “Marche Salope”: une perle de poésie pour aborder l’abomination du viol.

La subtilité et la précision dans chaque gestes accomplis par Céline Chariot apportent une profondeur et une sensibilité qui donnent la chair de poule.

Le sujet du viol et de l’amnésie traumatique sont ici abordés sous l’angle du constat, des statistiques. La forme poétique permet d’entrer dans le souvenir du trauma sur la pointe des pieds, avec un profond respect. L’espace scénique se construit peu à peu sous nos yeux, méthodiquement, l’esthétique est issue de rêves qu’a fait Céline.

Un bord de scène en présence de Michèle Mas, psychologue clinicienne, a permis une meilleure compréhension de ce sujet complexe.

“La lourdeur de la thématique étant telle que le choix de la douceur pour la mise en scène s’est imposée dès le départ “ souligne l’actrice.

Extrêmement délicat dans la forme.
Le fond écorche, révolte, révulse.
Mon coup de cœur pour cet espace temps suspendu où la parole est donnée au silence.