Interview – Jérôme Colin sur le champ de bataille

Interview d’Emmanuelle Bury / Photos de Zvonock

Pour toi, la vie c’est plutôt un long fleuve tranquille ou un champ de bataille ?

Pour lui, Jérôme Colin, ce sera plutôt un champ de bataille. Surtout quand les enfants grandissent et deviennent des adolescents que les parents ne comprennent plus. Au travers de son livre « Le champ de bataille », et de la pièce du même nom, il vous emmène au cœur d’une famille, au cœur d’un père qui fait face à cette crise de l’adolescence.

Septmille : « Le champ de bataille », c’est quoi le pitch ?

Jérôme Colin : « Le champ de bataille », c’est l’histoire d’un roi déchu. C’est un père qui était un peu Dieu pour ses enfants et sa femme. Et puis le temps a passé. Avec sa femme, la routine s’est installée et ses enfants sont devenus adolescents et veulent s’éloigner de lui. C’est un homme qui se retrouve seul au milieu de sa maison en train de paniquer parce qu’il ne comprend absolument plus le fonctionnement de ses enfants. Et en plus, il traverse la crise de la quarantaine et il va se poser toutes les grandes questions existentielles. »

Spt : On présente souvent l’adolescence comme un passage compliqué pour un jeune. Mais ici, selon le point de vue de ce père, l’adolescence serait aussi une épreuve pour les parents ?

J.C. : « Je ne voulais surtout pas minimiser l’épreuve que c’est pour un adolescent de traverser cette époque-là de la vie. Mais ce que j’avais envie de raconter, parce que j’étais en train de le traverser, c’était l’adolescence vue du côté des parents : c’est quoi pour des parents d’avoir des adolescents, ces espèces de monstres qu’on ne comprend plus sous notre toit. »

Spt : Est-ce que l’histoire est directement inspirée de votre vécu ou plutôt de témoignages recueillis autour de vous ?

J.C. : « C’est les deux. Mais le point de départ, c’est d’avoir à un moment des ados chez moi que je comprenais plus et de ne plus savoir comment rentrer en contact avec eux. J’avais l’impression que c’étaient des drôles d’animaux. J’avais envie de prendre le temps de les regarder, de les scruter et d’essayer de comprendre cette relation qui changeait entre eux et moi. C’est parti de là.

Après mon histoire familiale n’est pas du tout celle du Champ de bataille. »

Spt : Vous pensez que ça a toujours été difficile pour les parents et les enfants de se comprendre ou c’est l’époque actuelle qui renforce les oppositions et les difficultés à communiquer ?

J.C. : « Je pense que ça a toujours été comme ça depuis la fin des années 50 avec l’apparition du rock and roll et donc d’une forme de jeunesse et d’adolescence. Après les moments de rupture ont été différents : ça a été le rock and roll, puis Mai 68, les années 80 et ensuite la musique techno. C’est souvent passé par la culture. Aujourd’hui, je pense que le gros gap qui nous sépare d’eux c’est la technologie. Ce sont les réseaux sociaux, les téléphones portables, le rap aussi.

Les enfants doivent toujours, à un moment dans leur construction, essayer d’envoyer valdinguer leurs parents, mais je pense qu’ils le font de manière plus libérée qu’avant. »

Spt : « Le champ de bataille » pose aussi la question de l’adéquation entre l’école et le monde dans lequel grandissent les jeunes. C’est une réflexion qui vous tenait à cœur ?

J.C. : « Oui, c’était même le propos le plus important pour moi. Dans un monde qui va aussi vite que le nôtre, l’école est complètement larguée selon moi et elle ne forme plus nos enfants au monde auquel ils vont devoir faire face. C’est encore une école de l’ère industrielle où on essaie de former les enfants parce qu’ils vont tous avoir le même boulot à la sortie et toute leur vie. Or, aujourd’hui ça a changé.

Mais l’école est un paquebot tellement difficile à manœuvrer, tellement lourd, qu’elle ne peut plus suivre le cours de l’histoire.

Quand je vois ce que mes enfants apprennent et surtout ce qu’ils n’apprennent pas, je suis absolument apeuré. Ils n’apprennent pas à décrypter une image alors qu’ils vivent dans un monde d’images, ils n’ont pas une formation sur ce monde extrêmement informatisé et numérique dans lequel ils vont complètement vivre.

Spt : Pour en venir au théâtre, qui a eu l’idée d’adapter votre livre en pièce ?

J.C. : « C’est Olivier Blin, le directeur du Théâtre de Poche, qui a fait lire « Le champ de bataille » à Denis Laujol en lui proposant de l’adapter. Je les ai rencontrés pour voir si on était sur la même longueur d’onde, s’ils avaient bien compris ce que j’avais voulu dire, et puis je leur ai fait totale confiance pour monter le spectacle. Je ne suis absolument pas intervenu. »

Spt : « Le champ de bataille », ça s’arrête à un livre et une pièce ?

J.C. : « Non, c’est la grande surprise de toute l’aventure du Champ de bataille. Ça a été un livre, puis une pièce et ça va devenir un film. C’est beaucoup pour une petite histoire.

C’est Olivier Masset-Depasse (ndlr : réalisateur belge de Duelles et Illégal) qui va le réaliser.

Et on est justement en train de terminer l’écriture. C’est une belle aventure et je suis le premier étonné, vraiment. »

Spt : La pièce, c’est un seul-en-scène avec le père en personnage unique et central. Une version complètement différente du livre ?

J.C. : « Non, je m’y retrouve totalement. Ils ont coupé, adapté et mis en scène de manière extrêmement intelligente. J’ai pas du tout été trahi, au contraire ! J’ai l’impression qu’ils ont vraiment pris la moelle de ce texte qu’ils ont parfaitement comprise. Et l’interprétation de Thierry Hellin (ndlr : le comédien qui interprète le père) est très forte. Voir ce personnage qui n’était que dans ma tête prendre chair et prendre vie comme ça sur scène, c’était un moment extrêmement émouvant pour moi. »

Spt : Comment on vit la pièce en tant que spectateur ? Est-ce que c’est drôle, tendre, triste ou plein de colère ?

J.C. : « C’est comme dans le livre. Dans le livre, j’ai voulu qu’il y ait des choses très absurdes, très rigolotes, mais aussi très tendres et très émouvantes. J’avais envie d’aller d’un spectre à l’autre et, dans la pièce, ils ont parfaitement respecté ça. On y rit beaucoup beaucoup dans la première partie et à un moment, ils parviennent vraiment à nous prendre à la gorge et on ne rit plus du tout. »

Spt : Selon les retours, est-ce que les spectateurs/lecteurs se retrouvent dans « Le champ de bataille » ?

J.C. : « Oui, j’ai été extrêmement surpris de ça. J’ai eu des milliers de retours. Infiniment plus que ce à quoi je m’attendais. Je ne savais pas combien ce livre allait toucher les gens franchement. Combien les gens s’y retrouvaient. Combien dans toutes les familles il y a des histoires, combien on est nombreux à être déçus de l’école, voire même en colère. Ça a été un immense échange avec les lecteurs et avec les spectateurs de la pièce. »

Spt : Personnellement, je suis une femme et je ne suis pas mère de famille donc à l’opposé du personnage central de la pièce ? Est-ce que pour autant elle s’adresse aussi à moi ?

J.C. : « Oui évidemment puisque vous avez été une adolescente et que vous avez très probablement eu des parents. Et puis, ça ne parle pas que de parentalité, ça parle aussi du couple. C’est quoi un couple, c’est quoi ce truc qu’on se fixe comme ça ? Ça demande quoi comme travail, comme effort pour faire fonctionner cette petite entreprise qu’on appelle une histoire d’amour et qui devient un couple ? »

Spt : Le livre et la pièce sont intitulés « Le champ de bataille ». Est-ce que c’est aussi un chant d’amour ?

J.C. : « Évidemment. C’est un père qui dit à ses enfants : « Je suis fier de vous. Même si pour le moment c’est compliqué entre nous. J’ai envie de vous dire que je vois les belles personnes que vous êtes ». Ce n’est qu’un chant d’amour. Je pense que je n’écris que pour ça, que pour dire aux gens qui m’entourent que je les aime. »

Spt : Un argument pour aller voir la pièce ?

J.C. : « Faites ce que vous voulez mais si vous voulez passer une bonne soirée à voir un comédien formidable qui va vous faire rire et pleurer, c’est un bon choix. Mais ce n’est pas grâce à moi, c’est vraiment grâce à Denis Laujol, à sa mise en scène, et à Thierry Hellin, le comédien. »

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