La Russie, du caviar pour La Jungle

Interview de Niko / Photos de François Chevalier

La Jungle, c’est un duo créé en 2013 qui vous envoie de la techno/trance/rock plein la tête. Dernièrement, ils sont allés jouer à Kazan, en Russie, pour présenter leur dernier album. Septmille les a interviewés pour parler de la reprise des concerts et de leurs projets futurs. Retour sur un concert pas banal et résumé d’une heure de conversation qui l’était encore moins !

Nous étions présents au concert de La Jungle ce samedi 10 juillet dans la cour du Carré des Arts à Mons.

Ce que l’on retient du live ? Rémy, un batteur qui éclate ses peaux sous des déferlantes qui défient inlassablement les tendinites. Et debout à ses côtés, Mat, un grand gars en transe, guitare, basse, clavier et micro à la main, qui vous balance des boucles hypnotisantes qui engourdissent votre cerveau pendant tout le live. C’est cette montée en puissance, la construction des boucles qui se superposent et s’accélèrent jusqu’à vous faire switcher le cerveau sur off et de vous immerger dans leur musique. Cette sensation, on la retrouve dans le clip « Le Jour du Cobra », réalisé par Fred Labeye. « Il est venu avec cette idée de scénario où tu vois deux filles grimaçantes, c’est un peu lourd comme ambiance, on ne sait pas trop si elles se sont disputées… Et de l’autre côté de l’écran, il y a La Jungle… Il voulait illustrer ce que ça fait d’assister à un concert de La Jungle, la trance, l’énergie en gros. », nous raconte Mathieu.

Regardez le clip ci-dessous, vous comprendrez !

La Jungle a écumé des scènes partout en Europe depuis la sortie de leur premier album en 2015. Le talent de Mathieu et Rémy est un vrai « passeport » pour la conquête du monde. La preuve en est, leur dernier clip « Feu l’Homme » est sorti en primeur ce 28 juin aux Etats-Unis dans le magazine NEW NOISE.

2021 commençait sur une note négative : Mathieu et Rémy perdent leur bookeuse et doivent la remplacer avant d’entamer leur tournée… Ce qui les a mené dernièrement à Kazan.

Rémy : « Un jour, Marije, notre bookeuse, nous sonne et nous dit qu’elle arrête. (Elle s’occupe de groupes comme nous, des groupes indépendants.) On s’est alors collés avec un gars qui s’appelle Francis, un bookeur qui bosse pour Earth Beat Agency et qui travaille plus dans les registres “Ensembles de percus de Benin ou Amadou et Mariam”. Il fait très peu de rock.

On s’était vu sur deux, trois concerts aux Pays-Bas et il aimait La Jungle. Il a un réseau totalement différent. Pour l’anecdote, sa première proposition (ndlr : pour la tournée), ce n’était pas sur les Pays-Bas, malgré des dates déjà fixées à Rotterdam, Amsterdam,… Non, il nous dit : “Les gars, en Russie, on peut faire des concerts. Si vous voulez, il y a un festival qui se prépare et ils aiment bien La Jungle.
C’est comme ça que ça s’est fait et c’est le premier truc qu’il nous propose. Ça a été laborieux de mettre ça en place, mais on a réussi à partir. »

Mathieu : « On a envoyé nos passeports trois mois avant notre départ et pas de nouvelles après deux mois et demi… Et un soir, on nous appelle : “Vous avez un rendez-vous demain à l’Ambassade de Russie. Il faut des assurances, ceci, et ça !
Ouais gars, il est 20h30 ici. Et quoi, je réveille l’assureur ? Non, ça ne va pas être possible, c’est reporté d’une semaine. On a trouvé une assurance voyage, on devait être couvert à hauteur de 30.000 €. On ne part pas en Russie sur un coup de tête.

À l’ambassade, c’est l’enfer avec un mec “en pierre”. A l’intérieur, personne ne parle réellement anglais, c’est très froid, tout est fermé. On nous prend nos passeports et on nous file des papiers qu’on doit absolument garder sur nous. On ne comprend rien, les papiers sont en cyrillique et ils nous disent “Ne les perdez surtout pas, OK ?“. On les récupère quelques jours plus tard, tamponnés n’importe comment.

Le vendredi enfin, on arrive à l’aéroport et là ça a commencé ! Des plombes de retard et les gars hurlent : “Sabre ! Sabre ! Sabre est tombé en panne !
Nous, on demande : “Mais c’est quoi, Sabre ?
Eux : “Le programme qui gère le programme de tous les vols !
Ah, ok.
Dans la file d’attente, un type me tape dans le dos et, sans même nous dire bonjour, nous dit : “On a essayé de vous joindre depuis plusieurs jours !” On se dit que le gars se trompe, c’est pas nous ! Il est en contact avec l’Ambassade de Russie et nous dit : “Vous allez jouer en Russie, on vous a envoyé des mails et pas de réponse. Vous ne pouvez pas partir.
On montre qu’on a rien reçu. Le type nous dit que ça prendra une demi-heure, de nous mettre sur le coté, qu’il appelle l’ambassade. Il revient et nous dit que c’est OK. Il demande “Vous avez vos tests PCR ?” On lui donne les résultats et le gars appelle TOUS les différents labos, ça prend des plombes… Et il a fini par scanner nos documents. »

Rémy : « Pour que Moscou valide l’accès au territoire, il fallait un papier en plus du passeport. Mais nous, on n’était pas au courant… Les documents arrivent à Moscou (ndlr : pendant qu’ils attendaient le départ à l’aéroport de Bruxelles) et il y a un mec qui doit les valider pour passer le terminal. Imagine, il suffit que le gars déjeune ou soit en congé, et c’est la merde ! On a vraiment failli ne pas partir. »

Mathieu : « Ils ne communiquaient sur rien du tout ! Mais on est enfin arrivé à Moscou. Le terminal est énorme, c’est une ville ! 1h20 juste pour le traverser. C’était une course folle, à remplir des papiers qui servent à rien, contrôlés mille fois, pour finalement arriver à Kazan à 21h45.
On cherche un type qui doit nous accueillir et : personne. Je dis à Remy que je vais voir dehors si je le trouve. On se disait qu’il était parti, on avait trop de retard… Je sors. À la porte, il y a un militaire. Dehors, le gars est là avec une fille du festival. On se dit bonjour. Je veux aller rechercher Remy à l’intérieur et le militaire m’interdit de rentrer. Une porte grande de huit mètres, personne dans le terminal, personne dehors. Mais il ne veut pas me laisser rentrer, il me dit de faire le tour du terminal. Ça m’a pris 30 minutes pour trois mètres et une porte !
Là, on prend le taxi : vitres pétées, pare-brise cassé. On arrive à l’hôtel, même chose qu’à l’aéroport : portique, contrôle, re-vérifier nos papiers… Tout est compliqué !
À la douane, ils nous avaient filé un papier pour l’immigration. Julien (ndlr : leur bookeur pour la Belgique) ne retrouve plus le sien, du coup ils nous suppriment une chambre ! On négocie un lit d’appoint… Tu peux avoir une chambre que si t’as le fameux papier ! »

Rémy : « Donc, tu es coincé sur le territoire si t’as pas ce papier, ça n’a aucun sens ! »

Mathieu : « L’hôtel nous dit que le lendemain, on en aura un. Le lendemain, on en avait un sans le signer. C’est un truc officiel, mais tu sais l’avoir comme ça !
On a ce foutu papier, petit-déj’ au champagne, à 11h soundcheck. J’avais quand même pris ma guitare et mes pédales d’effets, et Remy sa caisse claire. On avait jamais fait ça, partir avec si peu de matos.
Le soir du concert : trop bien. 350-400 personnes (sans masques, c’est pas obligatoire en Russie). C’était une salle de 400, c’était blindé, on a joué comme en 2017, 2018, 2019 et ça fait du bien !!!
Pour le retour, ils avaient bougé les avions sans trop nous prévenir. Alors, ça a été : vendre quelques disques, dire merci, rentrer à l’hôtel et… on n’a pas dormi, on a repris directement le taxi ! »

Rémy : « Tu oublies, mais le temps aussi d’être payé par un type qui comptait pas trop nous payer, qui nous dit qu’il n’a pas l’argent, qui n’a que des dollars “au pire”. Mais comme le Dollar vaut moins que l’Euro, on lui dit : “Ne fait pas l’enc***, ça marche pas. On sait que tu nous payeras pas la même chose en dollars.” Le gars nous dit : “J’ai un ami qui a une jambe cassée et lui a peut-être”. On s’en fout que le gars a une jambe cassée, on s’en fout où il trouve le pognon, on veut juste être payé ! Finalement, on a été payé, mais il a fallu tirer sur la corde. Ailleurs, ça n’existe pas. C’était dingue ! »

Mathieu : « Du coup, on est parti sans dormir à l’aéroport, avec 5 heures de transit à Moscou. On a dormi par terre en sortant de l’avion, dans une sorte de No Man’s Land, cachés derrière un poteau. A cause des caméras, on est venu nous contrôler en nous demandant ce qu’on foutait là… C’est logique, tu descends de l’avion et tu passes 2 à 3 heures après au contrôle. C’est le terminal, pas les zones communes. Du coup, il y a eu suspicion et c’est passé moins crème. »

Rémy : « Et là, il y a un type de la douane qui nous accoste, Julien et moi. Mat était plus loin devant nous. Il nous demande si on a du cash. Le gars : en costume militaire avec la blinde de décorations. En gros, il tente l’enroule… Il comprend qu’on repart en Europe, il nous demande de l’argent on lui dit qu’on n’en a pas. On comprend qu’il voulait le mettre en poche. On n’était pas à l’aise, crevés à mort. On lui a ouvert nos sacs. Il a vite compris qu’en fait, on était des tocards d’artistes et on a enfin pu passer et rentrer.
Un périple pour un live de 50 minutes ! Les bâtiments étaient gris et déglingués, les gens,… On fait un taf vraiment chouette. On y retourne en septembre, on a quelques dates de programmées. C’était super, ça a fait vraiment du bien. »

Septmille : Et Maintenant ?

Mathieu : « On travaille sur notre nouveau projet, baptisé Trans-Wallonia-Express. L’idée est de sillonner la Wallonie en camionnette pour se produire en concert dans des endroits atypiques.
C’est un projet qui a reçu un subside de la Région wallonne et l’idée est de faire des concerts avec une scène mobile, dans des endroits où des concerts ne sont pas joués. Nous pensons par exemple au Totem Canadien à Virton. Il existe des lieux comme ça un peu partout en Wallonie. Ce projet devait commencer en avril, mais reporté à chaque fois par le Codeco. Mais c’est désormais effectif avec la reprise des activités. Nous avons joué à Ath devant la Tour Burbant la semaine passée et à Liège sur le site du Micro Festival. Notre but par exemple n’est pas de jouer au Beffroi à Mons mais à des endroits symboliques. L’objectif est de mettre en lumière des richesses de nos régions, d’où l’implication des artisans. Par exemple, on inclut un chouette brasseur ou quelqu’un qui fait du fromage dans les Ardennes. C’est aussi notre manière à nous de promouvoir le savoir-faire wallon. »

Trans-Wallonia-Express ne vise pas qu’à permettre à La Jungle de se produire en concert. Mathieu et Remy envisagent d’immortaliser cette expérience par un film documentaire qui sortira en 2023.

Rémy : « Nous avons rédigé un projet d’un film documentaire que nous avions remis à St’art Invest. Nous avons donc fait appel à Florian Vallée pour la réalisation d’un film documentaire sur Trans-Wallonia-Express. L’idée n’est pas de montrer La Jungle en tournée, mais de parler entre-autres du patrimoine, du rapport que les gens ont vis-à-vis des concerts. Il sait bien faire les parallèles entre les lieux, le public et nous »

On a hâte de voir le résultat !
Si vous voulez vous mettre un peu de La Jungle dans la tête, c’est ici :

Nico : « J’ai passé un terrible moment avec Rémy et Mat ! Merci à eux et, pour le prochain concert, faites comme moi ! Venez, on va danser ! »